The best books, their authors and the great people who inspire these stories / Les meilleurs livres, leurs auteurs et les grand.e.s de l'histoire qui les inspirent.
L’auteur y brosse avec maestria un tableau historique fascinant de la relation entre Londres et ce territoire colonial aux portes de la Chine. C’est donc durant le règne du roi George III que l’empire britannique s’est d’abord intéressée à la péninsule qu’allait devenir Hong Kong. Le commerce de l’opium allait instrumentaliser une relation entre l’impérialisme et le « port parfumé » si convoité par l’Orient et l’Occident.
Si le commerce justifiait l’incursion de Londres dans cette partie du monde – après tout, il fallait bien que le soleil ne se couche jamais sur les aspirations commerciales et politiques de Londres – c’est la force des armes qui aura permis d’asseoir le tout. Que ce soit lors des deux Guerres de l’opium au milieu du 19e siècle ou pendant la Révolte des Boxers à la fin du même siècle, la puissance militaire permettait d’assurer la prédominance des intérêts britanniques devant un empire chinois chancelant. Quelques décennies plus tard, le drapeau japonais éclipsera le Union Jack le jour de Noël 1941. Sombre jour pour les Britanniques.
François Bougon rappelle qu’au sortir du conflit, un diplomate britannique prône «« qu’il serait très peu sage d’entretenir même l’idée de laisser tomber Hong Kong ». D’autant qu’il faut se préparer à l’émergence d’une Chine forte, placée dans les rangs des futurs vainqueurs de la guerre. » Le vieux lion Winston Churchill soutient naturellement cette position, à laquelle la République populaire de Chine naissante contribuera pour un certain temps, parce que la récupération de Hong Kong n’était pas une priorité à court terme. Pour Mao, il s’agit d’«une mission à long terme». On ne perdrait rien pour attendre…
Pour un temps, Hong Kong devient donc un « Berlin de l’Orient ». Les choses bougeront sous le règne de Deng Xiaoping, lequel coïncidera avec les années où Margaret Thatcher était locataire du 10 Downing Street. Malgré la victoire dans la Guerre des Malouines, les Britanniques n’ont plus l’avantage sur l’échiquier international devant Pékin et le pouvoir chinois n’a pas l’intention de se laisser damer le pion. Londres doit respecter l’obligation stipulée dans le bail de 100 ans signé en 1898 au sortir de la seconde Guerre de l’opium. Le compte à rebours est lancé pour la rétrocession de la mégalopole et le système politique instauré par les représentants de Whitehall sera éclipsé par les diktats de Pékin. À cet égard, le déroulement des pourparlers entre le Petit Timonier et la Dame de Fer tel que relaté par François Bougon est très éclairant.
La table est ainsi mise pour l’opposition aujourd’hui incarnée par les héritiers de cette tradition démocratique occidentale que les sbires de Pékin aimeraient bien voir s’évanouir devant leur agenda.
Plusieurs personnages hauts en couleur font leur apparition sous la plume alerte et agréable de François Bougon. Des Écossais négociants d’opium James Matheson et William Jardine (au 19e siècle) au résistant Joshua Wong en passant par le pragmatique et fascinant Zhou Enlai et le célèbre écrivain Ernest Hemingway, le destin du territoire a toujours été forgé par des personnalités plus grandes que nature. Les Gurkhas, ces soldats d’élite britanniques, y font également une apparition lorsqu’ils sont appelés à contenir la violence sévissant sur le territoire dans les années 1960.
Pour tout dire, aucune page de cette brillante analyse n’est superflue. Entre les lignes, on peut facilement comprendre que, à l’heure où la puissance militaire est passée du côté chinois, seul le pragmatisme permettra à l’Occident de tirer son épingle du jeu dorénavant. Un peu comme Berlin durant la Guerre froide, il serait étonnant que les capitales occidentales veuillent faire entendre le bruit des bottes pour résoudre le dossier. Nous pourrons certes continuer à admirer ces jeunes fougueux qui défendent les thèses démocratiques devant le rouleau compresseur communiste, mais la balance du pouvoir semble maintenant être fermement du côté de Xi Jinping.
Il s’agit donc d’un livre à lire, et rapidement, par tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à la place de la Chine dans les affaires mondiales et au destin de la démocratie sur la planète. Cette dernière ne pourra être efficacement défendue que si nos gouvernants décident d’y investir les efforts nécessaires, notamment en prenant conscience que seule la force (principalement militaire) peut efficacement sauvegarder les principes démocratiques dans une confrontation avec un régime dont les valeurs sont aux antipodes. Toutes les discussions de salon, les banderoles et les bons souhaits ne peuvent équivaloir à une dissuasion sérieuse. Pékin ne le sait que trop bien.
______________
François Bougon, Hong Kong, l’insoumise : De la perle de l’Orient à l’emprise chinoise, Paris, Tallandier, 2020, 272 pages.
Malgré plusieurs démarches, il m’a été impossible d’obtenir un exemplaire de ce livre auprès du service de presse des Éditions Tallandier au Canada. Je suis néanmoins très reconnaissant envers Mme Isabelle Bouche, responsable des communications de la maison d’édition à Paris, de m’en avoir transmis une version électronique.
On a beautiful June day in 2014, I travelled from Brussels to Waterloo by train. For a long time, I longed to walk the battlefield where one of my favorite military heroes, Arthur Wellesley, earned his laurels. Before ascending the Lion’s Mound with my family, I wanted to visit and spend time at Wellington’s HQ, the iconic house where the famous British warlord spent the night before and after the battle.
Being a huge booklover, I expected to leave with a few tomes about the Iron Duke under my arms. Instead, I was greeted by a bleak, quasi non-existential array of books of the said subject adorning the bookshelves. The only titles offered were of Napoleon and his Marshals. All I could come out with was a Christmas ornament at the effigy of the famous British soldier. An affront, in my humble opinion. I understand why so many people are fascinated and enthralled by the Little Corporal, but to the point of overshadowing his victorious nemesis at the very place where Wellington tried to snatch a few hours of rest? Where he let one of his subordinates, Lieutenant-Colonel Alexander Gordon die in his camp bed after being mortally wounded during the battle? This sad state of affairs has haunted me for several years now.
That was until I received a copy of the book Waterloo, written by the renowned British historian Alan Forrest, which is part of the Great Battles series published by The Folio Society (the book was originally published in 2015 by Oxford University Press). I have to admit that I regret not having read it before. Not only does it answer my long-lasting question, but it is also written by a masterful author. After all, who would not enjoy reading a passage about Field Marshal Blücher treating a concussion “[…] with an interesting mixture of garlic and schnapps”? And Alan Forrest even makes a mention of my beloved “Cantons de l’Est” (Eastern Townships, in Quebec), where I live.
More seriously, Alan Forrest first tells the reader that Waterloo was a political victory for Wellington and the United Kingdom, serving to plaster the cracks in British national identity and unity, notably in Scotland. The outcome of what happened on 18 June 1815 on the “Morne Plaine” was used to flatter the legendary military ethos of the Scottish people. Having lived for several months in the land of my ancestors, I visited quite a few Regimental Museums and I can attest that the legacy of Waterloo is still extremely vibrant in Caledonia.
Second, the military confrontation in Belgium was not a crucial victory, in the sense that “even if he had won at Waterloo, Napoleon would surely have lost the war, and victory would have provided him with only the briefest of respites.” Furthermore, “Britain already had its hero from the Napoleonic Wars, an unambiguous figure on whom all could agree, in the person of Horatio Nelson. It did not need Wellington […].” The subject of my admiration arrived too late, 10 years after the battle of Cape Trafalgar and did not serve in the right branch of the British Armed Forces. History can be brutal.
Thirdly, there was a question of character. While Napoleon draped himself in the “cult of a heroic French defeat”, his British opponent was the opposite. “Weariness and sadness for the loss of his companions-in-arms made it impossible for him to exult, though his apparent lack of excitement at the scale of his victory was widely assumed to stem from a cold aloofness that would make him a hard man to like and a somewhat ambivalent national hero.” Napoleon did not lose sleep over the death of soldiers, because that was their ultimate duty in war. Wellington was made of a different fabric.
Napoleon could not defeat the British squares and the Prussian reinforcements on the battlefield on that fateful summer day, but he etched himself in the memory – and affection – of future generations. While I will probably never fully embrace this outcome at Waterloo – contributing to my desire to read even more about Wellington – I came to understand what Winston Churchill meant when he said that history would be kind towards him because he would write it. The commander of the British troops would have needed to learn how to become a tragic hero and be able to count on better advocates.
Alan Forrest’s book might not be first pick for those wanting to stick to battle stories, troop movements, logistics and the minutiae of a battle. But it is an excellent explanation of the aftermath and legacy of one of history’s most famous battles. As we approach the Holiday Season, I would highly recommend this excellent book for the history buff in your circle. As we stare down few more weeks of Covid-19 related confinement, I am confident this new (and beautifully bound) edition of Waterloo will be an ideal companion for long winter evenings.
_____________
Alan Forrest, Waterloo, London, The Folio Society, 2020, 224 pages.
I would like to express my sincere gratitude to Ms. Cathleen Williamson, who is in charge of public relations for The Folio Society for generously providing me with a complimentary copy of this fascinating book.
Je publiais vendredi dernier ma recension de l’exceptionnel livre Le Manoir: Histoire et histoires de la Maison-Blanche (Éditions Perrin) de l’historien et journaliste Maurin Picard. Dans la foulée de cette publication, cet auteur généreusement sympathique a accepté de répondre à quelques questions aux fins d’une entrevue exclusive que je vous livre aujourd’hui.
Pour ceux et celles qui seraient encore à la recherche du cadeau idéal à l’approche de la période des Fêtes pour le féru politique, l’historien ou le mordu de politique américaine dans votre entourage, déposer un exemplaire de ce livre sous le sapin assurera à cet être estimé des heures de plaisir intellectuel garanti. Surtout à l’approche de l’inauguration du 46e président des États-Unis et de son entrée à la Maison-Blanche le 20 janvier prochain.
Même sur le départ, Lyndon B. Johnson aurait pu épargner 4 ans de guerre à l’Amérique.
On parle beaucoup et on aime lire à propos des grands présidents, les Washington, Lincoln, Roosevelt et Kennedy pour ne nommer que ceux-là. Y a-t-il un président qui a été particulièrement maltraité dans l’histoire selon vous?
Il est de bon ton aujourd’hui de restaurer l’image de deux présidents mal-aimés, Lyndon B. Johnson et Jimmy Carter.
Mais il ne faut pas oublier le contexte, qui désamorce quelque peu l’entreprise actuelle de réhabilitation de LBJ et Carter : le premier fut réellement incapable de résister aux pressions de l’état-major, qui demandait toujours plus d’hommes au Vietnam et mentait ouvertement sur le bilan quotidien des combats. Ses cauchemars récurrents le rendent plus humain et réclament notre compassion, mais ils n’excusent pas cette faillite décisionnelle. Le refus de dénoncer le sabotage des négociations de paix à Paris en 1968 par le candidat républicain Richard Nixon est lui aussi absolument inexcusable. Johnson, même sur le départ, aurait pu épargner 4 ans de guerre à l’Amérique et autant d’années de captivité pour les résidents du « Hanoi Hilton », dont un nommé John McCain. Et qui sait, le Watergate?
Quant à Jimmy Carter, sa franchise, son honnêteté typiques du fermier pieux et bon de Géorgie, peuvent être aujourd’hui louées. Mais face à la crise pétrolière de 1979 et au fiasco de l’opération « Eagle Claw » en Iran (sauvetage avorté des otages de l’ambassade de Téhéran), qui couronnait une décennie maudite, l’Amérique avait besoin d’un cheerleader. Et ce fut Ronald Reagan.
Les années sombres, polarisantes, destructrices à bien des égards, que connaissent en ce moment les États-Unis, n’ont rien d’inédit.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans vos recherches?
Sans surprise, la valeur exceptionnelle de certains individus parvenus au sommet du pouvoir, que l’on ne peut que comparer à la médiocrité intellectuelle de nombreux hommes politiques en 2020. La seconde découverte est une lapalissade, ou presque : les années sombres, polarisantes, destructrices à bien des égards, que connaissent en ce moment les États-Unis, n’ont rien d’inédit. Le pays fut maintes fois dans sa jeune histoire au bord de l’implosion, que ce fut en 1814, 1861, 1930 ou 1968.
La troisième, enfin, est une révélation : la période 1960-1974, de Kennedy à Nixon, recoupe proportionnellement le plus grand nombre de chapitres. Les bouleversements de l’Amérique durant ces années sanglantes, sombres mais aussi exaltantes, continuent de propager les secousses telluriques jusqu’à nous aujourd’hui, qu’il s’agisse des tensions raciales, du fossé nord-sud, des violences policières, des guerres étrangères, et bien sûr de la morale des occupants du Bureau ovale, tout aussi vacillante chez JFK que chez Nixon. Johnson, comme je le disais plus haut, est quant à lui un personnage absolument fascinant, admirablement raconté par son ex-confidente, l’historienne Doris Kearns Goodwin.
Y a-t-il des sujets que vous avez été contraint d’écarter et que l’on ne retrouve pas dans Le Manoir?
La pagination était limitée, ce qui a donc nécessité un choix éditorial, toujours douloureux! Ulysses Grant à la Maison Blanche aurait mérité un chapitre, en président aimé mais trop crédule, confronté à un après-guerre de Sécession malaisé, douloureux. J’aurais aimé également parler un peu plus des années Carter et Reagan à la Maison Blanche, de l’ombre à la lumière pour une Amérique convalescente, mais qui allait toutefois vaciller sur ses bases avec le fiasco en Iran (voir ci-dessus), puis le scandale des contras et de l’Irangate, qui aurait pu (dû?) valoir un procès en destitution à Ronald Reagan.
Si on vous demandait d’écrire davantage au sujet d’un président de votre choix, lequel choisiriez-vous et pourquoi?
Theodore Roosevelt, sans l’ombre d’une hésitation, dans la mesure où sa vie fut exceptionnelle, entre drames intimes, aventures à dresser les cheveux sur la tête, défis sportifs insensés, accomplissements présidentiels, gestes fantasques et grands éclats de rire. Je suis également très attiré par l’ère Truman, si déterminante pour le sort du monde avec un président « accidentel » que personne n’attendait. La « tragédie » de Lyndon B. Johnson est elle aussi passionnante, s’agissant d’un homme qui nourrissait de grands rêves, possédait certainement les compétences pour mener à bien son grand œuvre, la résorption de la pauvreté, mais fut détruit par une guerre à l’engrenage incompréhensible, le Vietnam.
La Covid-19 nous oblige à traverser une période difficile de l’histoire. Cela dit, les catastrophes n’ont pas manqué dans l’histoire de la Maison-Blanche et de ses occupants. Qu’est-ce que les Lincoln et FDR peuvent nous enseigner sur le leadership en temps de crise?
Il y a dans ces deux hommes plusieurs qualités communes, qui semblent plus nécessaires que jamais à l’issue de l’ère Trump et en pleine pandémie : humilité, conviction, patriotisme, bon sens. Lincoln et Roosevelt ont une certitude : la grandeur de leur pays, et sa capacité à se redresser, fût-ce d’une guerre de Sécession en 1865 ou de la pire crise économique de l’histoire en 1929. Ils sélectionnent judicieusement leur cabinet gouvernemental, épargnent leurs adversaires politiques, recherchent le compromis et font adopter de haute lutte les réformes nécessaires à la survie des États-Unis, au détriment de leur santé physique et nerveuse. D’où la question, inévitable : même bien entouré et déterminé à apaiser les esprits, Joe Biden tiendra-t-il la distance?
Theodore Roosevelt suit Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt de près sur l’échelle de grandeur des présidents américains. Il fut un très grand chef d’État, tant par son exceptionnelle palette de talents d’aventurier et d’intellectuel, de « fonceur » et d’érudit.
Theodore Roosevelt figure parmi mes présidents favoris. Sur l’échelle de grandeur des occupants du Bureau Ovale, où le situeriez-vous?
Je vous rejoins sur cette opinion. « TR » suit Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt de près sur l’échelle de grandeur des présidents américains.
Il fut un très grand chef d’État, tant par son exceptionnelle palette de talents d’aventurier et d’intellectuel, de « fonceur » et d’érudit, qui perd un œil en boxant tout à fait clandestinement, mais qui décrochera le Prix Nobel de la Paix pour ses efforts de médiation dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Et puis, il faut l’avouer, la Maison Blanche sous son règne et celui de ses affreux jojos de rejetons donnait envie d’y être ! Il est l’homme qui, par son enthousiasme, sa vision, sa personnalité hors-normes, projette l’Amérique au sommet des nations. On peut se demander si un homme comme lui aurait « tenu » la promesse de Société des Nations, que son successeur Woodrow Wilson ne sut pas honorer, et aurait prolongé la paix après 1920. Mais la mort de son fils préféré, Quentin, en 1918 dans le ciel de France avait déjà diminué l’homme, qui décède relativement jeune, à 60 ans.
L’apport de George H.W. Bush fut immense pour la résolution pacifique de la guerre froide, et son refus de crier victoire pour ne pas humilier Moscou.
J’ai toujours eu un faible pour le président George H. W. Bush. Un homme d’État décent, intelligent et très porté sur les relations humaines. J’aurais certainement aimé lire sur lui dans Le Manoir. Suite à vos recherches, auriez-vous quelque chose à ajouter relativement à sa personnalité?
Il y avait, à l’évidence, de quoi écrire sur le mandat unique de George H. W. Bush, son approche modérée et respectueuse des joutes politiques, son apport immense pour la résolution pacifique de la guerre froide, et son refus de crier victoire pour ne pas humilier Moscou. Mais là encore, il me fallait faire des choix.
Le risque existe donc, comme un Clinton face au génocide du Rwanda ou un Obama face aux armes chimiques en Syrie ou l’invasion de la Crimée, que l’administration Biden se tienne en retrait le jour J, absorbée par les questions intérieures.
Selon moi, le profil du président-élu Joe Biden ressemble justement beaucoup à celui du 41e président. En observateur averti (et quotidien) de la Maison-Blanche, quelle sera sa meilleure alliée, parmi ses qualités, pour relever les défis qui se présenteront à lui?
Son expérience, immense. Mais la plus grande qualité de Joe Biden est aussi son défaut, si l’on veut rester modéré dans ses projections : fin connaisseur de la politique internationale, Joe Biden a intégré dans son ADN le traumatisme de la guerre du Vietnam, le refus occidental d’intervenir en ex-Yougoslavie durant le siège de Vukovar puis de Sarajevo, et Srebrenica, sa propre « erreur » en 2002 lorsqu’il soutint l’invasion de l’Irak. Cela fait de lui un multilatéraliste convaincu, mais également un décideur prudent, qui pèsera et soupèsera longuement chaque crise internationale. Le risque existe donc, comme un Clinton face au génocide du Rwanda ou un Obama face aux armes chimiques en Syrie ou l’invasion de la Crimée, que l’administration Biden se tienne en retrait le jour J, absorbée par les questions intérieures. Mais donnons-lui sa chance!
Le tandem Eisenhower-Marshall s’impose comme l’exemple à suivre pour la future Administration américaine, face à la pire pandémie du coronavirus.
Une question à propos de l’histoire militaire américaine, si vous me permettez et parce que je connais votre appétence pour le sujet (je me propose de dévorer Des héros ordinaires pendant le congé des Fêtes). Quel chef de guerre (Grant, Patton, Eisenhower, Marshall, MacArthur ou un autre) aurait le plus à nous enseigner dans la période actuelle?
Ulysses Grant serait une piste intéressante, lui qui évita toujours d’accabler l’ennemi défait durant la guerre de Sécession. Mais sa gestion passive de la Reconstruction, et la rémanence des tensions raciales, ternissent son bilan. Le tandem Eisenhower-Marshall, qui sut tout à la fois gagner la guerre et la paix en 1945 et après, s’impose comme l’exemple à suivre pour la future Administration américaine, face à la pire pandémie du coronavirus : vision stratégique, mobilisation des ressources pour endiguer le mal et reconstruire une Amérique qui, sous Donald Trump, ressemble à un État « failli ». Il faut bien sûr modérer le propos, en se rappelant que Dwight Eisenhower, devenu président en 1953, n’osa jamais s’opposer frontalement à l’épouvantail qui avait pris les rênes du Parti républicain, le sénateur Joe McCarthy. Biden sera-t-il confronté aux résidus, voire à une survivance du trumpisme? Et si oui, aura-t-il les épaules pour faire rentrer le génie dans sa boîte? C’est une poigne à la Patton ou à la MacArthur qu’il lui faudrait alors, même si les deux hommes n’eurent jamais d’instinct politique développé.
Avez-vous des projets pour un nouveau livre dans un avenir prochain? Si oui, serait-ce indiscret de savoir quel en serait le sujet?
Je poursuis mes recherches sur la crise du Katanga en 1960-1961, après l’enquête menée sur la mort mystérieuse du secrétaire-général de l’ONU Dag Hammarskjöld (« Ils ont tué Monsieur H », Seuil 2019). Le Katanga fut un théâtre d’intervention méconnu des barbouzes gaulliens, sur lequel il reste beaucoup à dire. Loin, très loin de la Maison Blanche!
Cœur du pouvoir et des tractations de la plus grande puissance mondiale, la Maison-Blanche fascine. Tout comme le parcours de tous ceux qui l’ont occupée. On aime naturellement se souvenir de ces figures hors normes, de par leurs accomplissements et leurs idées. Mais l’histoire des coulisses de cet auguste Manoir n’est pas moins intéressante, pour ne pas dire fascinante.
Dans son dernier livre, Le Manoir : Histoire et histoires de la Maison-Blanche, l’historien Maurin Picard nous propose une visite guidée enlevante de l’épopée présidentielle. On y rencontre tour à tour l’inventeur Alexander Graham Bell qui y présente son invention, le militaire américain John Philip Sousa, le roi des marches militaires, compositeur de la célèbre Stars and Stripes Forever ou encore – pour les amateurs de Ghost Adventures – le fantôme d’un Andrew Jackson « jurant abondamment ».
Cela dit, j’ai également ressenti beaucoup de colère en lisant le correspondant du quotidien Le Figaro à Washington. Dans son chapitre consacré à l’assassinat de Abraham Lincoln pour être plus précis. Le 14 avril 1865 au soir, Abraham Lincoln se passerait bien d’aller au théâtre. Il est épuisé, mais il veut faire plaisir à son épouse Mary. Mal lui en prit. C’est le moment où l’assassin John Wilkes Booth frappe le destin de l’Amérique en plein cœur. Le président dispose de quatre policiers, recrutés parmi les meilleurs de la police métropolitaine de la capitale, mais celui qui l’accompagne ce soir-là est le moins professionnel du lot. Pour ne pas dire un incompétent. Je vous laisse juger par vous-même : « À l’intermission, au lieu de regagner son poste, il rejoint le cocher et le valet de pied d’Abraham Lincoln dans le bar situé à côté du théâtre. La voie est libre pour l’assassin. » Vous connaissez la suite…
Quel ne fut pas également mon étonnement de lire que, suite à la Première Guerre mondiale, « un compromis sur le vote ratifiant le traité de Versailles » aurait été envisageable entre le président démocrate Woodrow Wilson et le chef de file des Républicains au Sénat Henry Cabot Lodge. Le président n’y donne malheureusement pas suite et l’influence de son épouse Edith qui garde jalousement l’accès à son mari atteint par la maladie n’est certainement pas étrangère à ce scénario qui aurait pu influer sur le cours des affaires mondiales et, qui sait, permettre d’éviter le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Les gens de ma génération ont de la Maison-Blanche une image largement influencée par les personnages de la légendaire série télévisée TheWest Wing. Mais la réalité historique est beaucoup plus tragique. Un président a tragiquement perdu un fils juste avant d’y entrer (Franklin Pierce), deux pendant leur mandat (Abraham Lincoln et Calvin Coolidge) et un autre, Theodore Roosevelt, succombera moins de 6 mois après que son fils favori, Quentin, fut abattu par les Allemands dans le ciel français pendant la Première Guerre mondiale. Un dernier, Andrew Jackson, enterra sa douce Rachel, le 24 décembre 1828. Elle a succombé à une crise cardiaque deux jours plus tôt, suite à une campagne où les adversaires de son mari l’ont copieusement calomniée.
À l’instar de celle qui n’accompagnera jamais son mari à la Maison-Blanche, trois présidents – James Garfield, Warren Harding et Theodore Roosevelt – ont eux aussi été enlevés à ce monde de la même manière. Quant à Dwight D. Eisenhower, il subit une crise cardiaque en septembre 1955 et devra en encaisser 6 autres durant ses vieux jours. Pour tout dire, occuper le Manoir est tout sauf une sinécure. Nous pourrions également évoquer les insomnies de Lyndon B. Johnson ou encore les effets pernicieux des eaux saumâtres sur l’état de santé de quelques-uns de ses prédécesseurs pour appuyer cet état de fait.
Le livre de Maurin Picard brosse certes le tableau d’une résidence qui se veut en même temps une institution. Mais son mérite principal réside dans le fait qu’il humanise les individus qui ont souhaité et qui ont été appelés à l’occuper. Ces figures emblématiques de la vie politique américaine y ont souvent vécu des moments bien difficiles, comme nous venons de l’évoquer. Mais ils ont également connu de beaux moments. Le chapitre consacré à la vie familiale très dynamique de Theodore Roosevelt et de ses 5 petits monstres (« Les domestiques terrifiés voient les enfants Roosevelt se frayer un chemin en rampant jusque sous la table, harcelant les invités, nouant leurs lacets, tirant sur les robes des dames et quémandant à manger sans honte aucune ») verra inévitablement un sourire se manifester sur votre visage.
Personnellement, j’aurais certainement aimé lire quelques pages de cet auteur talentueux à propos de deux de mes présidents favoris – Reagan et George H. W. Bush – mais je comprends qu’il lui fallait faire des choix éditoriaux.
À l’aube d’un nouveau chapitre dans l’histoire de la Maison-Blanche, laquelle accueillera bientôt son résident le plus âgé mais certainement pas le moins sympathique, Maurin Picard offre aux férus d’histoire politique américaine un ouvrage captivant qui figure désormais parmi mes favoris. Et ça se lit d’une traite.
______
Maurin Picard, Le Manoir : Histoire et histoires de la Maison-Blanche, Paris, Perrin, 2020, 304 pages.
Je tiens à exprimer des remerciements particuliers à Marie Wodrascka des Éditions Perrin de m’avoir offert une version électronique de cet ouvrage.
Rumors of a meeting last weekend between Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu and Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman (MBS) had the effect of a bombshell in diplomatic circles. I was not the least surprised, because I have been expecting developments of the sort for quite some time now. MBS is one the world’s shrewdest political operators and it would be quite logical to observe developing relations between him and the Israeli leadership – if only because they share a common enemy with Iran.
I was therefore very happy to put my hands on a copy of Blood and Oil: Mohammed bin Salman’s Ruthless Quest for Global Power, in which I learnt quite a lot about this young prince who, at 35 years old, has already made his way among world leaders in a fascinating – yet sometimes thin-skinned and abrasive – way.
Those interested about his financial dealings of secret operations allegedly launched in his name might want to stop reading right now, because these are not the angles that caught my attention. Inspired by Machiavelli, MBS is a keen student of history who is fascinated with Alexander the Great and consumes history books. I do not know if he likes to read about US political history, but from what I take from Bradley Hope and Justin Scheck’s book, he would be enthralled to read Robert A. Caro’s The Path to Power. The way he reached the position of Crown Prince is not alien to the young Lyndon B. Johnson’s capacities to pivot his youth and poverty into becoming an unavoidable and shrewd political actor. In MBS’s case, the Crown Prince not only took advantage of his youth, but also of being underestimated by his (and his father’s, King Salman) numerous rivals, in his quest to help his father reach the throne.
During King Abdhullah’s terminal hospital stay, the authors report that his main courtier tried to marginalize future King Salman. Upon learning that the Custodian of the Two Holy Mosques had died, MBS “[…] hurried his father into a convoy of cars and sped to the National Guard hospital” – ensuring that no shenanigans could be orchestrated to sideline the future king. Earlier, his father had become addicted to painkillers after back surgery. Mohammed helped him “[…] beating the addiction, staying up with his father around the clock and handing him pills identical to those he’s been taking for years. Only they were actually new ones specially ordered up by Mohammed with lower doses.” The dutiful son – who understand that his power stems “[…] from his family, not an electorate” – is also a canny practitioner of power and his round-the-clock work ethic would leave most of us dead tired after a few days.
For sure, MBS is in no lack of detractors. But anyone adopting a realistic perspective in international relations understands that 1) he is the heir to the throne of one of the most vital and strategic geopolitical actors in the world and 2) he will be around for several decades. Anyone counting on the support of Saudi Arabia to pursue any international agenda should remember that – notably to oppose Iran, whose current régime is an existential threat to the West.
I have to admit that the thing I disliked with this insightful book was its title. Labelling MBS solely as a ruthless and bloodthirsty prince fails to convey the bigger picture that, in a country like Saudi Arabia, the alleys of power are not comparable to the halls of a philosophical society. One does not need to be an expert at international politics to understand that several nemeses must eye the Crown Prince’s position with envy and would not hesitate to depose him if they were given the opportunity.
MBS has a vision for his country. He seeks its influence beyond the markets of oil and into the technological avenues of the future. Bringing a traditionalist and conservative country like Saudi Arabia in that direction must not be a small challenge. But, as a student of history, the Crown Prince understands that kingdoms of past, present and future must adapt to survive. In an unforgiving world, the future king of Saudi Arabia learnt “[…] from his time sitting in the majlis [a gathering room for advisors and petitioners] with his father, day after day […] the inner workings of power in Saudi Arabia.”
Like anyone, he will make mistakes. And those will fade with the passage of time. But long after Donald Trump, Vladimir Putin and Xi Jinping will have departed from public life, this fascinating character will be one of the main players in tomorrow’s world affairs. The fact that countries like (former adversary) Israel are now allegedly in discussions with him is an eloquent testimony that he already is. Like a true disciple of Machiavelli, MBS knows how to seize the moment.
As for Bradley Hope and Justin Scheck, they offer the readers an excellent biography of a world leader who knows how to navigate the treacherous waters of politics at its highest level, guided by an astute sense of history. Honestly, this is one of the best books I have read this year.
__________
Bradley Hope and Justin Scheck, Blood and Oil: Mohammed bin Salman’s Ruthless Quest for Global Power, New York, Hachette Books, 2020, 368 pages.
I would like to express my sincere gratitude to Stephanie Palumbo of Hachette Books Canada and Ryan E. Harding of Hachette Books for their invaluable assistance, notably in offering me a copy of this biography.
« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline », affirmait le président John F. Kennedy. En prolongeant cette logique en attribuant une condition orpheline aux erreurs commises durant un conflit, une campagne, une entreprise ou un projet, on comprend un mieux pourquoi peu de livres sont mis en chantier pour explorer et détailler les échecs qui ont influencé le cours de l’histoire.
Dans un récent ouvrage regroupant 20 chapitres courts mais fascinants, les auteurs – des spécialistes en histoire militaire – expliquent les raisons ayant conduit à la rédaction des chapitres catalogués au rang des échecs que leurs planificateurs auraient sans doute voulu écrire autrement.
D’emblée, Les grandes erreurs de la Seconde Guerre mondiale(publié sous la direction des historiens chevronnés Jean Lopez et Olivier Wieviorka) a ravivé des souvenirs mémorables dans ma mémoire, puisque j’ai foulé le sol de plusieurs endroits décrits entre les couvertures. J’ai vu le hérisson tchèque indiquant l’endroit jusqu’où les troupes de la Wehrmacht ont avancé à Moscou, visité le domaine campagnard du Kent d’où Winston Churchill lançait des alertes relativement au péril de l’apaisement, été ébahi en sortant du train dans le bucolique village italien de Cassino de constater à quel point la prise du monastère portant le même nom avait dû relever d’une véritable mission impossible, déambulé dans les rues de Prague – capitale sacrifiée sur l’autel du manque de vision des dirigeants franco-britanniques en 1938, parcouru les couloirs souterrains où l’opération Dynamo fut orchestrée à Dover, marché sur le pont d’Arnhem – celui-là même que le maréchal Montgomery avait ordonné à ses troupes de capturer et vécu plusieurs mois à Varsovie en m’y imprégnant de la mémoire du soulèvement de 1944.
De manière frappante, les bévues détaillées sont souvent associées à une carence au niveau du renseignement. Dès le premier chapitre consacré à l’apaisement, sous la plume de la brillante historienne Raphaële Ulrich-Pier, on y apprend que:
« Avant Munich, par ailleurs, l’armée tchécoslovaque, bien organisée, avec un bon moral, disposait de solides fortifications dans la région des Sudètes : les Tchèques auraient pu fixer une partie non négligeable de la Wehrmacht, obligeant l’Allemagne à mener une guerre sur deux fronts si Paris puis Londres s’étaient portées au secours de Prague. »
Face à Hitler et sa horde brune, la partie était donc jouable avant que le monde ne s’embrase. Mais la volonté politique des décideurs en place était carencée par un aveuglement volontaire et le mirage de « la paix pour notre époque ». Si seulement Churchill avait été aux commandes… Mais il ne faut pas succomber aux sirènes de l’uchronie.
La cécité comporte aussi son lot d’adhérents et aura notamment causé la catastrophe (pour Moscou) de l’opération Barbarossa. Un autre épisode à ranger dans le même rayon fut l’insurrection de Varsovie à l’été 1944, puisque « la décision était fondée sur l’espérance hâtive que la Wehrmacht ne serait pas en mesure de contre-attaquer et d’arrêter l’offensive de l’Armée rouge. » Un calcul ne prenant aucunement en considération la capacité de rebondir des Allemands, du refus de Staline de secourir ses adversaires Polonais et l’incapacité des Alliés de forcer la main du maître du Kremlin. Autant de raison qui auraient conduit tout bon stratège à ne pas lancer les hostilités.
J’ai particulièrement apprécié le chapitre (il en a rédigé 3 pour ce livre) de Jean Lopez consacré au rembarquement de la British Expeditionary Force (BEF) à Dunkerque, à l’intérieur duquel le célèbre auteur nous apprend que, même s’il avait été un « coup dur, la perte d’une partie du BEF n’aurait pas été la catastrophe si complaisamment dépeinte. » De l’eau au moulin d’une réflexion à contre-courant de la trame de fond glorieuse associée au sauvetage des 338 000 soldats britanniques en français en mai-juin 1940 et entretenue avec respect et admiration dans les îles britanniques.
Mentionnons également qu’étant fasciné par le rôle de la Chine durant la Seconde Guerre mondiale – une contribution trop souvent ignorée – j’ai été captivé de lire Benoist Bihan à propos des erreurs commises par le Japon en envahissant la Chine à partir de 1937. Le régime de Tokyo et les dirigeants militaires n’avaient alors aucun buts de guerre précis, ni aucun « plan mûrement réfléchi ».
Les grandes erreurs de la Secondes Guerre mondiale se veut donc un ajout à la fois agréable et incontournable dans la bibliothèque de tout passionné d’histoire militaire, mais aussi de quiconque souhaite comprendre les ressorts de ces calculs qui peuvent souvent s’avérer tragiques. L’histoire militaire prodigue de nombreux enseignements applicables dans la vie de tous les jours, notamment dans la période difficile que l’humanité traverse actuellement.
J’oserais même dire que nous apprenons souvent plus des défaites (et des erreurs qui les engendrent) que des victoires. Elles ne sont jamais orphelines, parce qu’enfantées par des êtres humains dont les décisions sont orientées par leur tempérament, leur vision du monde, leurs expériences et les carences qui les accompagnent inévitablement. Nous en avons actuellement un exemple tristement nocif et tragique à la tête des États-Unis. Mais ça, c’est une autre histoire.
___________
Jean Lopez et Olivier Wieviorka (sous la direction de), Les grandes erreurs de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Perrin, 2020,320 pages.
Je tiens à remercier vivement Mme Marie Wodrascka des Éditions Perrin de m’avoir fourni une version du livre aux fins de la présente recension.
Like millions of people around the world, I’m impatient to see the results of Tuesday’s US presidential elections. Full disclosure, I ardently root for a Joe Biden victory. Not because I’m a traditional Democrat supporter (I am not, I canvassed in New Hampshire for my favorite contemporary president George W. Bush and I attended the 2004 and 2008 Republican National Conventions), but because of my profound lack of affinities for his opponent.
If you’re a Trump supporter, you can stop right here (and I suspect you will), because you won’t like the rest of this review.
When I read Bob Woodward’s latest book, Rage, a few weeks ago, I was struck by the following passage from one of his discussions with the current president of the United States:
“When’s the last time you apologized?”, asked Woodward. “Oh, I don’t know, but I think over a period – I would apologize. Here’s the thing: I’m never wrong.”
To me, that exchange encapsulates the Trump problem. Like kings of the Middle Ages, he thinks he can do no wrong. And he believes he can do or say whatever he wants, to hell with the consequences.
You don’t expect a head of state or government to be perfect. You want him or her to abide by certain standards but also to be human – like the rest of us. In this day and age, that’s precisely Joe Biden’s main quality in this race.
I was therefore curious to read Evan Osnos’ Joe Biden: The Life, The Run, and What Matters Now, to see what more could I learn about the man who might be on his way to march on Pennsylvania street after his inauguration on January 20th, 2021. I did not seek a policy book. I wanted a full-rounded portrait of a man seeking the highest office in the US, detailing his qualities and shortcomings. By all means, the author did not disappoint. An avid reader, Biden is known for his loyalty and being humble, as well as being arrogant and sometimes sloppy. He’s human!
Evan Osnos writes that he is such a tactile politician that “When Biden and Obama worked a rope line, Biden sometimes took so long that aides had to restart the soundtrack.” Or when “Leon Panetta recalled listening to Biden work the phone at the White House: “You didn’t know whether he was talking to a world leader or the head of the political party in Delaware.””
In a nutshell, Biden is the kind of guy you’d like to sip a caramel macchiato with on a Saturday morning.
Thanks to the author, I learnt that Joe Biden – contrary to some political accusations – is not part of the establishment. He was, incidentally, “[…] among the least prosperous members of the United States Senate” and he planned to take a second mortgage to pay for his son’s cancer treatments (who passed away later). President Obama offered to help him financially, but his vice-president never came back to ask for it.
Biden suffered in his life. A lot. And one of his strongest traits (in my humble opinion) is that he is not afraid to share his humanity. A few days before Christmas 1972, he lost his first wife and daughter in a car accident. He went through serious health issues. The most touching part of the book for me is when the author writes about “Brayden Harrington, a thirteen-year-old from New Hampshire, [that] gave credit to Biden for telling him that they belonged to “the same club – we stutter.””
America is in a state of turmoil. Americans are suffering. Greatly. This mood won’t disappear at the touch of a magic wand nor at the turn of a blind eye. If he is elected this week, Joe Biden will probably never rank among the transformational presidents such as FDR, LBJ or Reagan. But he can be a gifted and consequential transitional one like Harry S. Truman or George H. W. Bush. The grandfather who looks like he’s just out of the gym (I borrow this formula from the author) would bring a healthy dose of much-needed humanity, sincerity, modesty, decency and, dare I say, sometimes vulnerability in the White House.
This electoral cycle, I suspect many people are voting against Donald Trump and not necessarily for Joe Biden. For those unfamiliar with who Joe Biden’s character, Evan Osnos opens a window on the personality of an attaching man whose challenges will be of Himalayan proportions depending on Tuesday’s electoral results.
Joe Biden most certainly won’t be able to transform US politics in a heartbeat, but at least Americans will have a good man at the helm of the ship of state.
Let us now hope that Evan Osnos will put his exceptional talents as a biographer at our service in writing about another political or historical figure in the near future. In his book about Joe Biden, he mentions the Democratic contender has read one of the tomes about LBJ by Robert A. Caro. Having myself tremendously enjoyed this four-volumes biography of JFK’s successor, I find Osnos talents to be comparable to those of the iconic writer.
__________
Evan Osnos, Joe Biden: The Life, The Run, and What Matters Now, New York, Scribner, 2020, 192 pages.
I would like to express my heartfelt gratitude to the always helpful Athena Reekers of Simon & Schuster Canada for providing me with a copy of this book.
Admiral Lord Nelson (Source: Royal Museums Greenwich).
History remembers October 21st 1805 not only as Admiral Horatio Nelson’s last day on Earth, but also as the day he won the naval battle off Gibraltar (Cape Trafalgar), ensuring his name would forever live in posterity, history books and in our collective memory. A simple stroll on Trafalgar Square in London or a quick visit in the crypt of St. Paul’s Cathedral where he lies for eternity highlight how much this victory and the man who made it possible mean to British consciousness.
Standing at most five and a half feet and afflicted with seasickness and other illnesses, Horatio Nelson was hardly a giant among men […].
Admiral (ret.) James Stavridis
During last spring’s confinement, I obtained and reviewed a copy of one of the best books I read this year Sailing True North: Ten Admirals and the Voyage of Character (The Penguin Press) by Admiral (ret.) James Stavridis. This motivating author devoted one of his chapters to the famous son of Albion.
“Born weak and sickly, Horatio Nelson was hardly a giant among men […] he stood at most five and a half feet in his stockings. Slight of built, and eventually missing both an arm and an eye lost in combat, he was also afflicted with seasickness and other illnesses on and off throughout his life.” He furthermore suffered from a boyhood insecurity complex that made him seek and revel in public recognition. Traits that would certainly be mocked by the likes of Donald Trump where he be alive today.
Whatever physical impediment he suffered from was vastly compensated by his character. To that effect, the former Supreme Allied Commander of NATO reminds us that the famous sea warlord was an adept team-builder who also knew how to take care of his men, “[…] ensuring that his sailors received the best possible treatment.”
How can this role model of the past inspire us today?
Seasonal depression is upon us as the days grow shorter, influenza is about to rear its ugly head and we are in the midst of a worldwide and deadly pandemic. Much to be depressed about and wither in self-pity. But we must not. Despite his condition and preconditions, Horatio Nelson was never one to cower or shy away from his duties. Were he alive today, he would certainly be one of the staunchest fighters against the current somber context, displaying his values of determination, discipline and goodwill unto others. We can do the same today by wearing a mask, keeping our distances, helping local foodbanks, getting in touch with the elderly just to name a few examples.
It is not at all difficult to imagine Admiral Nelson wearing a mask himself and caring for people around him, as any true leader should, because he did in his times. “He worked hard to make to make sure that food was fresh [for his sailors], water plentiful and unpolluted, and each ship had a competent surgeon.”
Despite his handicaps, Nelson trusted his judgment to achieve his goal. At the battle of Copenhagen, in 1801, “[…] he famously deliberately pressed a telescope to the eye that had been blinded earlier in his career, thereby ignoring the signals of his superior, and ended up winning an important victory over the Danes. The phrase “turning a blind eye” was reportedly inspired by the incident.”
A powerful testimony that our liabilities can be pivoted to become our greatest assets.
Today, more than ever, the victor of Cape Trafalgar – who clipped Napoleon’s sails and guaranteed Britain’s safety – has a lot to teach us. And we would all be well advised to learn from his school of character.
Want to read more about inspiring figures like Horatio Nelson who rode the waves of adversity and led the ships home safely? I strongly suggest you grab a copy of Admiral Stavridis’ excellent book.
Trust me, you won’t regret it.
________
Admiral James Stavridis, Sailing True North: Ten Admirals and the Voyage of Character, New York, The Penguin Press, 2019,336 pages.
Few months ago, I reviewed Yaakov Katz and Amir Bohbot’s enthralling book The Weapons Wizards: How Israel Became a High-Tech Military Superpower (St. Martin’s Press). They expose the adaptive and innovative qualities so characteristic of Israel’s ethos – ethos that was essential to its birth, survival and evolution in the family of nations, markedly in the defense sector. I was particularly thrilled to read about Dr. Daniel Gold, current Head of the Directorate of Defense R&D for the Ministry of Defense of Israel and father of the legendary “Iron Dome”, which intercepts and destroys short-range rockets and artillery shells aimed at Israel.
Last June, I was invited by Mr. David Levy, Consul General of Israel in Montreal, to a Zoom conference with Dr. Gold. The theme of the discussion was Israel’s fight against COVID-19.
Apart from realizing the magnitude of Tsahal’s across-the-board involvement in the fight against the pandemic, one of the comments made by Brigadier-General (ret.) Dr. Gold struck me in a particular way. To paraphrase him, in Israel, when there is a crisis, the concerned actors get to work; budgetary concerns come after. This reminded me of a passage in The Weapon Wizards where Dr. Gold is quoted as saying that Israel “[…] didn’t have the luxury of waiting. It needed to survive.” It was then about the development of the Iron Dome, but this tenet now finds a very concrete application with the current pandemic with which we all have to cope.
Following the conference, I was eager to submit a few questions regarding Israel and the pandemic to Dr. Gold, a famous Israeli scientist. I am very grateful towards M. Levy who generously accepted to pass along my list of questions.
You will find below our insightful exchange about the fight against this worldwide pandemic and how Israel plans to prevail.
______
My main goal has been, and continues to be, the identification and adaptation of defense technologies, to provide diagnostic tools and clinical solutions in order to meet the urgent challenges of the ongoing events.
BGen (ret.) Dr. Daniel Gold
What role has been played by the Research and Development Department of the Israeli Ministry of Defense in fighting COVID-19?
Since the outbreak of the Corona epidemic, many different organizations have offered their help to the Ministry of Health.
As head of DDR&D at IMOD, my main goal has been, and continues to be, the identification and adaptation of defense technologies, to provide diagnostic tools and clinical solutions in order to meet the urgent challenges of the ongoing events.
I drafted my experts in all disciplines-from AI sensors, robotics to materials, and even some biologists, who are world leading experts in quick, efficient R&D to meet challenging and urgent needs, just like we did with the development of Iron Dome or with the counter-tunnel efforts.
We are leading the National Technology Center for the Combat against the Corona Epidemic to address various aspects of the coronavirus epidemic, and working together with the personnel of MoH, the lsraeli Innovation Authority, the National Security Council, defense industries and many others, to map the current and future needs and to provide quick solutions, prioritized to tackle the most urgent challenges.
After the publication of my post about his recent and excellent article about the relationship between Russia and the West in the immediate aftermath of Cold War, Professor Sergey Radchenko (University of Cardiff) kindly accepted to answer few questions to examine the matter further. Here is the content of our exchange.
Having met with former Deputy Foreign Minister Georgii Mamedov when he served as Ambassador of the Federation of Russia in Canada, I am wondering if you might have more information about his role during this pivotal period in the relations between Washington and Moscow?
Mamedov is a mystery to me. He seems to have played a crucial role in the relationship, and one that was very constructive. If I were to guess at his political orientation, I would say that comes across as someone who valued Russia’s cooperation with the West and worked to bring Moscow into a closer alignment with the West. On the other hand, unlike other key figures on both sides of Russia-US relations (e.g. Talbott, Albright, Kozyrev, Primakov and others), Mamedov has not been willing to go on record with his version of events. I hope he will change his mind and we’ll get to hear his side of the story.
In your article, you oftentimes refer to the Russian elites and their impact on the policymaking about the relationship with the West. What about the American and Western elites? Did their influence play a role in the attitude towards Moscow?
The article talks a lot about the “elites,” which I guess is the same thing as what is often referred to as the “foreign policy blob” in the American context. There has recently been much discussion in the US about the role of the “blob,” as well as its vested interests (for example, in the question of US global leadership). This discussion is immediately applicable to the Russian context (and vice versa), since foreign policy of a country is really what the elites (or the “blob”) make of it. I am not being critical of the “blob” here; I just argue that there are certain narratives that are shared by the elite. In Russia’s case, it’s the narrative of their country’s international “greatness.” In the US case, it’s a question of America’s global leadership. In both Russia and the US these narratives cut across partisan lines.
The Russians have always tended to overstate the Americans’ willingness to participate in some kind of a condominium with Moscow.
The Clinton administration clearly did not seem keen on engaging Russia in the perspective of offering that country a seat at the table. Your article depicts Anthony Lake and Secretary of State Warren Christopher as being in the opposing camp of such an outcome. But were there senior officials who diverged with that assessment and who might have been more inclined to convey Russia to a greater role?
Mary Sarotte has done much more work than I have on the US side; her research shows that, indeed, there were people in the Pentagon, for instance, who were abhorred by the idea of rapid NATO enlargement. They were worried about Russia’s negative reaction and were more interested in the strategic arms control dialogue with the Russia or in Ukraine’s denuclearization. Whether this means that they were willing to give Russia a seat at the table is another matter. The Russians have always tended to overstate the Americans’ willingness to participate in some kind of a condominium with Moscow.The resurgence of the adversarial narrative, which legitimizes Putin as protector of Russia’s ‘national interests’ (defined in adversarial terms) was something that both sides contributed to.
On the Western side, you refer to Americans – of course – and to a certain extent to the Germans. I was also very interested in reading your reference to a memorandum from British Ambassador Rodric Braithwaite to Anthony Lake. How would you resume the British attitude in regards with NATO enlargement and potential Russia membership?
I have spoken to Malcolm Rifkind who was the Defense Secretary and the Foreign Secretary in the UK while this debate was going on. His position then (and now) is that Russia could never be a part of NATO, as this would undermine the very purpose of the alliance. This of course suggests that the purpose of the alliance is to keep Russia at bay, and perhaps this is how the British policy-makers viewed the problem at the time. More often, they expressed their opposition with reference to practical concerns, e.g.: how could Russia be integrated in military terms? Would this not make the alliance into another version of the OSCE?
Fundamentally, of course it was not in the immediate British interest to dilute NATO by inviting a country like Russia into the alliance, especially that the Russians claimed at the time that they have a special kind of relationship with the United States (as a key partner). This would just diminish Great Britain’s status as a key player in the West. It is interesting that in the early 1990s, the British were trying to redefine Britain’s post-Cold War role. In one of the seminars that was convened by the Prime Minister to do that, it was proposed to strive towards maintaining Britain’s status as one of the three key European powers (the others being… Germany and France). Russia was not even on the radar.
The resurgence of the adversarial narrative, which legitimizes Putin as protector of Russia’s ‘national interests’ (defined in adversarial terms) was something that both sides contributed to.
After he arrived at the Kremlin in 2000, President Putin sent signals that he was well-disposed towards the West (notably his relationship with President Bush and a visit to the Bush family summer home in Kennebunkport) – a disposition that changed over time. In your opinion, could more have been accomplished at the beginning of the Putin reign to engage further Russia with the West? It seems clear that Putin was inclined to build closer relations with the West early on in his tenure. Like Yeltsin, he expressed interest in joining NATO. I do think that an opportunity was missed to tie Russia institutionally to the West. It does not mean that Putin can evade his share of responsibility for the worsening of the relationship. It just means that, just as the article argues, the resurgence of the adversarial narrative, which legitimizes Putin as protector of Russia’s ‘national interests’ (defined in adversarial terms) was something that both sides contributed to.
The notion that Russia is part of the West is still a mainstream political view.
Are there still pro-Western advocates in the entourage of President Putin?
Yes, the two narratives that were present in the 1990s are still present, although the narrative of engagement is much less pronounced now. Putin is deeply invested in the adversarial narrative and won’t easily shift back. But were he to step down, the elites can easily shift in the other direction. No one hold deeply ideological views about Europe; if anything, the notion that Russia is part of the West is still a mainstream political view.
What would it take for Russia and the West (NATO) to get back on a more cooperative trajectory? Would it even be beneficial?
It’s tricky now because there are structural impediments (primarily, Crimea). It would be completely unrealistic to imagine that Russia will return Crimea even after Putin is gone. Re-establishing good relations between Russia and the West would thus require the West to find a viable position for itself in the Russian-Ukrainian conflict. Perhaps this would mean offering incentives to both in the context of eventual membership in both NATO and the EU. This is a far-fetched idea at the moment but the alternative to creative thinking is to simply hunker down and wait until Russia melts down. This is not a policy.
Are you currently working on a book and, if so, would you agree to lees us know what it will be about?
The book is a history of Soviet/Russian foreign policy since 1945 to the present. It’s been years in writing, and I can’t wait to finally present it to the readers! I hope it will appear in print next year.
Many sincere thanks Professor!
_____________
(version française)
« Attendre que la Russie disparaisse n’est pas une option. » – Entrevue exclusive avec le Professeur Sergey Radchenko
Dans la foulée du billet que j’ai publié à propos de votre article très perspicace sur la relation entre la Russie et l’occident immédiatement après la fin de la Guerre froide, le Professeur Sergey Radchenko (Université de Cardiff) a généreusement accepté de répondre à mes questions pour approfondir le sujet.
Ayant rencontré l’ancien sous-ministre des Affaires étrangères Georgii Mamedov lorsqu’il était ambassadeur de la Fédération de Russie au Canada, je me demande si vous pourriez nous en dire plus à propos de son rôle au cours de cette période charnière dans les relations entre Washington et Moscou.
Mamedov est un mystère pour moi. Il semble avoir joué un rôle crucial dans la relation, et un rôle très constructif. Si je devais deviner son orientation politique, je dirais qu’il s’agit d’une personne pour qui la coopération de la Russie et l’Occident était importante et qui a déployé des efforts pour rapprocher Moscou de l’Occident. D’un autre côté et contrairement à d’autres personnalités clés des deux côtés des relations russo-américaines (par exemple Talbott, Albright, Kozyrev, Primakov et autres), Mamedov n’a pas été disposé à donner officiellement sa version des événements. J’espère qu’il changera d’avis et que nous aurons accès à sa version de l’histoire.
Dans votre article, vous faites souvent référence aux élites russes et à leur impact sur l’élaboration des orientations politiques concernant les relations avec l’Occident. Qu’en est-il des élites américaines et occidentales? Leur influence a-t-elle joué un rôle dans l’attitude envers Moscou?
L’article parle beaucoup des « élites », ce qui, je suppose, est la même chose que ce que l’on appelle souvent le « blob » (la communauté washingtonienne d’experts en politique internationale selon Ben Rhodes, ancien conseiller du président Barack Obama)[1] dans le contexte américain. Il y a eu récemment beaucoup de discussions aux États-Unis sur le rôle du « blob », ainsi que sur ses intérêts particuliers (par exemple, dans la question du leadership mondial des États-Unis). Cette discussion est immédiatement applicable au contexte russe (et vice versa), puisque la politique étrangère d’un pays est vraiment ce que les élites (ou le blob) en font. Je ne critique pas ici le « blob »; Je soutiens simplement que certains discours sont partagés par l’élite. Dans le cas de la Russie, c’est celui de la « grandeur » internationale de leur pays. Dans le cas des États-Unis, il s’agit du leadership mondial. En Russie et aux États-Unis, ces discours transcendent les axes partisans.
Les Russes ont toujours eu tendance à exagérer la volonté des Américains de participer à une forme de direction à deux avec Moscou.
L’administration Clinton ne semblait manifestement pas désireuse d’engager la Russie dans la perspective d’offrir à ce pays un siège à la table. Votre article dépeint Anthony Lake et le Secrétaire d’État Warren Christopher comme étant dans le camp opposé à un tel scénario. Mais y avait-il des hauts fonctionnaires qui ont divergé de cette option et qui auraient pu être plus enclins à amener la Russie à jouer un plus grand rôle?
Mary Sarotte a travaillé le côté américain beaucoup plus que moi; ses recherches illustrent que, en effet, il se trouvait des gens au Pentagone, par exemple, qui avaient en horreur l’idée d’un élargissement rapide de l’OTAN. Ils étaient inquiets de la réaction négative de la Russie et étaient plus intéressés par le dialogue sur le contrôle des armements stratégiques avec la Russie ou par la dénucléarisation de l’Ukraine. Est-ce que cela signifie qu’ils étaient disposés à accorder une place à la Russie à la table est une autre question. Les Russes ont toujours eu tendance à exagérer la volonté des Américains de participer à une forme de direction à deux avec Moscou.
Du côté occidental, vous faites référence aux Américains – bien sûr – et, dans une certaine mesure, aux Allemands. J’ai également été très intéressé de lire votre référence à un mémorandum de l’ambassadeur britannique Rodric Braithwaite destiné à Anthony Lake. Comment résumeriez-vous l’attitude britannique en ce qui a trait à l’élargissement de l’OTAN et l’adhésion potentielle de la Russie?
Je me suis entretenu avec Malcolm Rifkind, qui était ministre la Défense et des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne pendant que ce débat avait cours. Sa position à l’époque (et maintenant) est à l’effet que la Russie ne pourrait jamais faire partie de l’OTAN, car cela minerait la nature même de l’alliance. Cela suppose naturellement que le but de l’alliance est de tenir la Russie à distance, et c’est peut-être ainsi que les décideurs politiques britanniques percevaient la question à l’époque. Plus souvent, ils ont exprimé leur opposition relativement à des préoccupations pratiques, par exemple: comment la Russie pourrait-elle être intégrée sur le plan militaire? Est-ce que l’effet d’une telle mesure n’aurait pour effet de transformer l’alliance en une autre version de l’OSCE?
Fondamentalement, bien sûr, il n’était pas dans l’intérêt britannique immédiat de diluer l’OTAN en y invitant un pays comme la Russie, et ce, d’autant plus que les Russes affirmaient à l’époque qu’ils entretenaient un type particulier de relation avec les États-Unis (en tant que partenaire-clé). Cela ne ferait que diminuer le statut de la Grande-Bretagne en tant qu’acteur de premier plan en Occident. Il est intéressant de noter qu’au début des années 1990, les Britanniques tentaient de redéfinir le rôle de la Grande-Bretagne après la Guerre froide. Dans l’un des séminaires qui a été organisé par le Premier ministre à cette fin, il a été proposé de s’efforcer de maintenir le statut de la Grande-Bretagne en tant que l’une des trois principales puissances européennes (les autres étant… l’Allemagne et la France). La Russie n’était même pas sur les écrans radar.
La résurgence du discours antagoniste, qui légitime Poutine en tant que protecteur des « intérêts nationaux » de la Russie (définis en termes antagonistes), est un phénomène auquel les deux parties ont contribué.
Après son arrivée au Kremlin en 2000, le président Poutine a envoyé des signaux indiquant qu’il était bien disposé envers l’Occident (notamment sa relation avec le président Bush et une visite à la résidence d’été de la famille Bush à Kennebunkport) – une disposition qui a changé avec le temps. À votre avis, aurait-on pu faire plus au début du règne de Poutine pour renforcer les liens entre la Russie et l’Occident?
Il semble manifeste que Poutine était enclin à établir des relations plus étroites avec l’Occident au début de son mandat. À l’instar de Eltsine, il a manifesté son intérêt à joindre l’OTAN. Je pense qu’une occasion a été manquée de lier institutionnellement la Russie à l’Occident. Cela ne signifie pas que Poutine peut être dédouané de toute responsabilité dans l’aggravation de la relation. Cela signifie simplement que, comme l’indique l’article, la résurgence du discours antagoniste, qui légitime Poutine en tant que protecteur des « intérêts nationaux » de la Russie (définis en termes antagonistes), est un phénomène auquel les deux parties ont contribué.
L’idée selon laquelle la Russie fait partie de l’Occident est toujours une vision politique dominante.
Y a-t-il encore des partisans du discours pro-occidental dans l’entourage du président Poutine?
Oui, les deux discours qui étaient présents dans les années 1990 sont toujours présents, même si celui des tenants du rapprochement est beaucoup moins prononcé maintenant. Poutine est profondément investi dans le discours antagoniste et ne reviendra pas facilement en arrière. Mais s’il devait quitter ses fonctions, les élites peuvent facilement changer de direction. Personne n’a une vision profondément idéologique de l’Europe. Pour tout dire, l’idée selon laquelle la Russie fait partie de l’Occident est toujours une vision politique dominante.
Que faudrait-il pour que la Russie et l’Occident (OTAN) reviennent dans une trajectoire davantage axée sur la coopération? Serait-ce même bénéfique?
C’est délicat, car il y a maintenant des obstacles structurels (principalement la Crimée). Il serait totalement irréaliste d’imaginer que la Russie retournera la Crimée, même après le départ de Poutine. Le rétablissement de bonnes relations entre la Russie et l’Occident exigerait donc que l’Occident trouve une position avec laquelle elle serait à l’aise dans le conflit russo-ukrainien. Cela signifierait peut-être offrir des incitatifs aux deux dans le contexte d’une éventuelle adhésion à l’OTAN et à l’UE. C’est un scénario tiré par les cheveux pour le moment, mais l’alternative à la pensée créative est simplement de se recroqueviller et d’attendre que la Russie s’effondre. Il ne s’agit pas d’une politique viable.
Travaillez-vous actuellement sur un livre et, si oui, seriez-vous disposé à nous dire à quel sujet?
Ce livre sera une histoire de la politique étrangère soviétique / russe depuis 1945 jusqu’à maintenant. J’y travaille depuis des années et je suis impatient de l’offrir aux lecteurs! J’espère qu’il sera disponible l’année prochaine.
Merci beaucoup Professeur!
[1] Sylvie Kauffmann, « 2021, avec ou sans Donald Trump », Le Monde, jeudi 8 octobre 2020, p. 32.