The best books, their authors and the great people who inspire these stories / Les meilleurs livres, leurs auteurs et les grand.e.s de l'histoire qui les inspirent.
Russian President Vladimir Poutine carrying his father’s picture during the March of Immortal Regiment that is held every year on the occasion of Victory Day (source: TASS News Agency).
“Russia is like a phoenix: it repeatedly turns to ashes only to be reborn in some new guise”. In itself, this quote from Dmitri Trenin’s recent book encapsulates why we need to continually learn more about the history of this country, which is, whether we like it or not, one of the great powers jockeying for influence in today’s world.
There has been a tendency, after the dismantling of the USSR in the early 1990s, to assume that the Soviet régime has been a failure and that its architects had failed, automatically sending their statecraft experiment to the dustbin of history. Dmitri Trenin gives plenty of material to those who do not subscribe to that school of thought.
I will always be amazed at how Lenin succeeded in carrying the day in the Fall of 1917, with only a handful of followers. But one of the main characteristics of the first Soviet leader, according to the author, who is also Director of the Carnegie Moscow Center, was that “Lenin’s political genius lay in his uncanny ability to adapt to fast-changing circumstances.” In a nutshell, he was a pragmatist who knew how to fill the void of leadership at a crucial time. The same could be said about his successor, Stalin, who “[…] reversed his stance on the Russian Orthodox Church” during the Great Patriotic War, when he realized that religion was a glue that could mobilize the people behind the war effort.
As a fan of Mikhail Gorbachev since my youth, I therefore found it hard to read Dmitri Trenin’s assessment of the last leader of the USSR. Between the lines, one can understand that the chief proponent of Perestroika was not a pragmatist and a student of Realpolitik because the country “[…] was by no means doomed, but it required a leader who could act decisively, albeit thoughtfully, professionally, and very carefully. What it got instead was a dreamer.” Ouch.
In the darkest hours of its history, Russia needs “strong leadership and discipline [to keep] the country together.”
Yaakov Katz, rédacteur en chef du grand quotidien The Jerusalem Postet auteur de deux livres à succès consacrés aux affaires militaires israéliennes a récemment accepté de répondre à quelques questions exclusives pour ce blogue. Voici donc le contenu de notre échange, pour lequel je lui suis d’ailleurs très reconnaissant.
Je suis d’avis que les bons auteurs s’inspirent de grands livres. Accepteriez-vous de partager avec mes lecteurs quel est le meilleur livre que vous ayez lu?
J’ai lu plusieurs excellents livres. Celui qui a vraiment influencé mon style d’écriture et de narration s’intitule Thirteen Days in September(13 jours en septembre) par Lawrence Wright. C’est un livre fantastique au sujet des pourparlers de paix de Camp David entre Israël et l’Égypte, mais ce que Wright fait d’étonnant, c’est de donner aux lecteurs le sentiment qu’ils sont dans la pièce avec Begin, Sadate et Carter. Je le recommande vivement.
À l’heure actuelle, l’un des grands objectifs est la technologie laser pouvant intercepter potentiellement des missiles et des tirs de mortiers ennemis en approche. Imaginez ce que cela signifierait pour Israël.
Après avoir lu votre excellent livre The Weapon Wizards (écrit avec Amir Bohbot), je me demandais si vous pouviez me dire quelle nouvelle innovation / invention israélienne pourrait faire son apparition dans un avenir prochain – si vous êtes autorisé à en parler?
Le secteur de la défense et les Forces de défense israéliennes (IDF) sont constamment à la recherche de nouvelles capacités et technologies. À l’heure actuelle, l’un des grands objectifs est la technologie laser pouvant être utilisée à différentes fins, mais avant tout pour intercepter potentiellement des missiles et des tirs de mortiers ennemis en approche. Imaginez ce que cela signifierait pour Israël. Quelques systèmes laser déployés le long de ses frontières pourraient potentiellement libérer le pays de ces missiles qui représentent une menace. Pensez aussi à l’aspect économique de cela – si un intercepteur de type Iron Dome coûte environ 100 000 dollars, un tir laser ne coûterait presque rien.
Dans The Weapon Wizards, on retrouve un chapitre fascinant intitulé « Les armes diplomatiques », à l’intérieur duquel vous faites référence au développement des relations d’Israël avec la Chine. Que diriez-vous sur l’état de cette relation aujourd’hui (où elle en est actuellement)?
Les relations entre Israël et la Chine ont commencé par des ventes d’armes. C’est l’histoire fantastique d’un petit pays qui s’est servi de sa technologie d’armement pour nouer des relations diplomatiques avec plusieurs pays, dont certains plus grands, à travers le monde. Israël entretient aujourd’hui de vastes liens économiques et commerciaux avec la Chine, mais rien dans le domaine de la défense. Cette décision a été prise il y a une quinzaine d’années, pour éviter toute tension avec les États-Unis.
Même si Vladimir Poutine a accepté qu’Israël mène des opérations en Syrie, cette position pourrait changer demain.
Comment envisagez-vous les relations d’Israël avec la Russie dans un avenir proche?
L’auteur photographié en compagnie de l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev en 2011.
À quelques jours de mes 17 ans, en août 1991, j’apprenais que le dirigeant soviétique Mikhail Gorbatchev était victime d’un coup d’État. Fasciné que j’étais par tout ce qui concernait ce pays et son histoire, il n’en fallait guère plus pour m’inquiéter au sujet de ce leader admiré, mais aussi de me fasciner de ce que cet événement signifiait dans la grande trame de l’histoire du pays des tsars. À l’époque, nous ne disposions pas de toutes les plateformes médiatiques permettant de suivre l’évolution du putsch en temps réel – mis à part les bulletins de nouvelles à la radio. Je m’étais donc employé à téléphoner, plusieurs fois par jour, à la salle de rédaction du quotidien local pour m’enquérir des développements à Moscou et en Crimée, là où Gorbatchev était retenu contre son gré. Fort probablement au grand désespoir du directeur de l’information qui me répondait toujours généreusement.
Le Kremlin et ses locataires m’ont toujours fasciné. Je raffole depuis mon jeune âge de lectures détaillant les intrigues ourdies au sommet du pouvoir rouge et permettant de mieux connaître les grandes figures qui en étaient la cause.
C’est avec un peu de retard, mais ô combien de plaisir que j’ai dévoré Les secrets du Kremlin 1917-2017sous la plume avertie de l’historien et journaliste Bernard Lecomte. Les 16 chapitres de ce livre agrémenté par l’une des plumes les plus agréables qu’il m’ait été donné d’apprécier permettent de franchir les murs de cette enceinte dont l’aura de mystère fait non seulement sa réputation historique, mais lui confère également son influence.
L’idée principale que j’en retiens est que, pour arriver au pouvoir en Russie et y demeurer, il faut savoir jouer de ruse et ne jamais baisser la garde. Bernard Lecomte nous permet à cet égard de marcher sur les pas d’un Lénine prenant le pouvoir à force d’obstination et malgré une révolution mal préparée. Et d’un Nikita Khrouchtchev qui prend les commandes de l’État en 1953, mais « […] en qui personne ne voit encore un leader de premier plan. » Pour revenir au putsch de 1991, ce moment charnière aura permis à un Boris Eltsine sous-estimé par les comploteurs de devenir une figure incontournable en se hissant sur un char d’assaut. Et que dire de ce Vladimir Poutine relativement inconnu qui devient maître des lieux en exhibant la jeunesse et la vigueur devant un Eltsine malade et au bout de ses forces, alors les 12 coups de minuit sonnent l’arrivée de l’an 2000 sur la Place Rouge? Dans ce registre, force est d’admettre que le meilleur chapitre est celui (tout simplement savoureux) où l’historien relate la partie d’échecs entre Staline et De Gaulle.
En ce 199e anniversaire de la disparition de Napoléon du monde terrestre, il est approprié de publier un billet au sujet de l’Empereur aujourd’hui.
Thierry Lentz (source: Fondation Napoléon)
Je suis abonné à la Lettre hebdomadaire de la Fondation Napoléon, dont la lecture me procure toujours énormément de plaisir. Depuis aussi loin que je me souvienne, j’aime l’hymne national français, La Marseillaise. Ses accents militaristes rejoignent toujours mes dispositions favorables envers la Res Militaris. Vendredi dernier, le directeur de la Fondation et éminent historien Thierry Lentz y publiait un excellent article portant justement sur les origines de l’hymne composé par Rouget de l’Isle, lesquelles m’étaient jusqu’alors inconnues. Je sais, c’est scandaleux.
Thierry Lentz publiera un Dictionnaire historique sur Napoléon en septembre prochain chez Perrin.
Inutile de vous confier que suis déjà impatient de mettre la main sur un exemplaire.
D’ici là et parce que Bonaparte, en son temps, a, lui aussi passé un printemps difficile, je crois que je vais relire Les vingt jours de Fontainebleau : La première abdication de Napoléon 31 mars – 20 avril 1814. Un autre excellent livre sous la plume de cet auteur fort sympathique.
Admiral William H. McRaven (U.S. Navy Retired) (Source: Task & Purpose)
“Help as many people as you can. Make as many friends as you can. Work as hard as you can. And, no matter what happens, never quit!”
These are not the usual words or piece of advice you generally expect from a military figure like the retired commander of American Special Forces. But that’s the philosophy of Retired Admiral William M. McRaven, distilled in his most recent book Sea Stories: My Life of Special Operations.
Let me say it from the get-go. The book is pure joy to read. Not only because Admiral McRaven details his life as a Navy SEAL and the main operations in which he took part – like finding a crashed Navy airplane in the mountains of British Columbia (hey, I’m proud when a great author writes about my country), the capture of Saddam Hussein or the find and seek operation to neutralize Osama bin Laden (“the most successful special operation since World War II”). For a military enthusiast, those are great pages to read and the author has a gift for expressing himself eloquently and precisely. No word is superfluous.
An outspoken believer in God and family man, Admiral McRaven also refers often to stoicism in his book – a predisposition also shared by none other than Former Defense Secretary and retired US Marines General James Mattis. Comfortable and at ease with his beliefs and values, he also finds no qualms in bringing terrorists to justice.
But what impressed me the most is what I learnt about the elected officials Admiral McRaven worked with and for. To that end, the following excerpt about his interaction with President George W. Bush regarding the neutralization of terrorist Abu Ghadiya (“the most wanted man outside Iraq”) in 2008 is worth quoting at length:
“At one point in the brief the President stopped me and asked, “Why are we sending the SOF guys in? Can’t we just drop a GBU‐31 on this guy?”
Le Premier ministre israélien David Ben Gourion et le président Charles de Gaulle (source: Nouvel Observateur)
Nous célébrerons dans quelques heures le 72e anniversaire de l’indépendance de l’État d’Israël, une célébration connue sous le nom de Yom Ha’atzmaut.
C’est donc un réel privilège pour moi de publier ici les réponses aux questions que j’ai adressées à l’historien et journaliste Éric Branca, lesquelles portaient principalement sur la relation – amicale, me permettrez-vous de le souligner – entre Charles de Gaulle et David Ben Gourion, premier Premier ministre d’Israël.
Je rappelle ici que M. Branca est l’auteur d’un livre passionnant, De Gaulle et les grands (publié par les Éditions Perrin) qui contient notamment un chapitre portant sur la relation fascinante entre les deux hommes d’État. Un livre à lire, absolument!
Voici le contenu de notre échange.
De Gaulle reconnaissait le génie politique de David Ben Gourion et appréciait Shimon Peres.
Après avoir lu De Gaulle et les grands, une conception qui m’habitait a été battue en brèche, celle suivant laquelle le Général était un politicien conservateur (je pense principalement à votre chapitre sur sa relation avec Jean XXIII). Selon vous, où se situerait-il aujourd’hui sur l’échiquier?
De Gaulle n’était, par nature, ni conservateur ni progressiste, ou si vous préférez, il était les deux à la fois, ce qui revient au même. Comme président de tous les Français, il tenait pour son devoir d’emprunter ce qu’il y avait de meilleur dans les deux traditions politiques pour assurer le Salut public. Nul n’a mieux résumé sa propre position sur le sujet que lui-même, lors de son entretien télévisé du 15 décembre 1965 avec Michel Droit : « La France, c’est tout à la fois. Ce n’est pas la gauche, la France! Ce n’est pas la droite, la France! Naturellement, les Français, comme de tout temps, ressentent en eux des courants. Il y a l’éternel courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux changements, qui est naturellement nécessaire, et puis, il y a aussi un courant de l’ordre, de la règle, de la tradition, qui, lui aussi, est nécessaire. C’est avec tout cela qu’on fait la France. Prétendre faire la France avec une fraction, c’est une erreur grave, et prétendre représenter la France au nom d’une fraction, c’est une erreur nationale impardonnable. »
Je m’intéresse beaucoup à l’histoire politique d’Israël. Et votre chapitre sur la relation de de Gaulle avec Ben Gourion fut un véritable délice. Vous évoquez, à la page 280, que le Général reconnaissait le génie politique et militaire du premier ministre israélien. Puisque je comprends que vous ne pouviez tout écrire dans votre livre (faute d’espace), accepteriez-vous de nous en dire plus à ce sujet?
Le génie politique de Ben Gourion s’est notamment manifesté dans l’affaire de l’Exodus, laquelle a plus fait pour la cause israélienne que tous les attentats de l’Irgoun.
Ma fascination envers le Général de Gaulle est une vocation tardive. Pour tout dire, j’ai commencé à m’intéresser à lui un beau jour de septembre 2014, alors que je me trouvais dans un salon de barbier londonien et que j’ai fait la rencontre d’un anglais francophile dont la mère avait été la secrétaire du grand homme pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette agréable discussion a déposé en moi un grain qui allait germer au fil du temps.
À l’approche du 50e anniversaire de la disparition de l’homme du 18 juin, les publications à son sujet ne manquent pas et les éditions Perrin nous choient avec plusieurs titres aussi invitants les uns que les autres.
À cet égard, le sympathique journaliste et historien Éric Branca a piqué ma curiosité avec son dernier livre, De Gaulle et les grands. Parce qu’il campe le Général dans ses relations avec les autres grandes pointures de l’histoire contemporaine. Admirateur de Ben Gourion et de Kennedy, fasciné par Mao, toujours curieux de lire ce que les auteurs ont à dire au sujet de Roosevelt et Staline et irréductible de Churchill, je ne pouvais laisser ce livre trop longtemps sur ma liste de titres « à lire ». Y plonger était une gourmandise à laquelle je ne voulais pas résister.
Les relations internationales faisant partie de mes sujets de prédilection, Éric Branca m’a permis de relever à quel point de Gaulle était un réaliste (le terme revient à plusieurs reprises entre les couvertures), un pragmatique dans tous les sens du terme. À témoin, la citation suivante : « J’aime mieux voir à la tête du Parti communiste, un homme qui gardera toujours accrochée aux fesses la casserole de sa désertion plutôt qu’un authentique résistant […]. » J’ai trouvé ça délicieux.
Le Général de Gaulle et le Président Nixon en 1969 (Source: Richard Nixon Foundation)
Mais de Gaulle était aussi un anticonformiste déclaré et assumé. C’est ainsi que l’homme d’État demeurait de glace devant les approches de Tito, puisque celui-ci était un usurpateur profitant des actions posées par « le vrai héros national », Draža Mihailović (que Tito fera liquider), celui « […] qui a fait perdre deux ou trois mois à la Wehrmacht au printemps 1941 (en utilisant les méthodes de la guérilla). Il a empêché les Allemands d’atteindre Moscou et Leningrad avant l’hiver. C’est peut-être lui qui a causé la perte de Hitler », selon le Général.
Ou encore la réponse du Général à son ambassadeur à Washington qui lui recommande de ne pas rencontrer le candidat à l’investiture républicaine en 1968, Richard Nixon, puisqu’on accorde à ce dernier bien peu de chances d’arriver premier au fil d’arrivée. Sur le télégramme apportant ce conseil, de Gaulle griffonne : « Je le recevrai donc. »
Je mentionne une dernière anecdote, probablement la plus savoureuse selon moi, au sujet de l’intervention du président français dans l’élection du successeur du pape Pie XII. Dès le lendemain du décès de celui-ci, il envoie l’avion présidentiel chercher l’ambassadeur français à Rome pour déterminer quel candidat répondra le mieux aux intérêts de l’Hexagone. C’est sur le patriache de Venise, le cardinal Roncalli, que se jette le dévolu de l’Élysée. Au dixième tour de scrutin, le parti français au Conclave parvient à faire pencher le résultat en faveur de celui qui deviendra le pape Jean XXIII. À lui seul, le chapitre consacré à la relation de de Gaulle avec l’initiateur du Concile Vatican II mériterait certainement un livre entier.
Chacun des chapitres du livre est rempli d’anecdotes similaires, qui viennent soutenir les affirmations de l’auteur quant aux principes géopolitiques et dispositions personnelles du Général.
Puisque ce pays effectue son ascension au rang de grande puissance, la relation entre de Gaulle et Mao représente un très grand intérêt actuellement. Je sais bien qu’il n’est pas évident de faire abstraction de la Covid-19, mais il serait peut-être approprié, en envisageant le long terme, de méditer ces paroles visionnaires du Général : « Un jour ou l’autre, peut-être plus proche qu’on ne croit, la Chine sera une grande réalité politique, économique et même militaire… » 50 ans plus tard, force est d’admettre que celui qui a couché cette formule sur papier avait très bien compris que les idéologies, qu’elles soient politiques ou commerciales, constituent une entrave à ce réalisme qui permet aux relations internationales de vivre dans un équilibre dont le monde a grand besoin. Plus que jamais.
Ce livre figure d’ores et déjà dans mon classement des meilleurs livres d’histoire. Parce qu’il dévoile comment un homme qui a toujours su que « le vrai courage est d’affronter les malheurs » a pris place parmi les grands. Incontestablement, de Gaulle figure parmi les grands, j’avancerais même parmi les plus grands.
Puisque le pragmatisme, le réalisme et le progressisme (à la Nixon et de Gaulle) sont des valeurs qui me rejoignent, Éric Branca a probablement fait naître un gaulliste en moi en nous offrant ce livre exceptionnel et opportun.
Éric Branca, De Gaulle et les grands : Churchill, Hitler, Roosevelt, Staline, Tito, Adenauer, Jean XXIII, Houphouët-Boigny, Kennedy, Ben Gourion, Nasser, Nixon, Franco, Mao…, Paris, Perrin, 2020, 432 pages.
Je tiens à remercier sincèrement les Éditions Perrin de m’avoir offert un exemplaire du livre et pour leur amical soutien envers ce blogue.
L’historien et journaliste Éric Branca (source: Éditions Perrin)
Suite à la lecture de son excellent De Gaulle et les grands publié chez Perrin, me suis entretenu avec l’historien et journaliste Éric Branca à propos du général et de la crise de la Covid-19. Je vous invite d’ailleurs à lire ma recension de cet excellent livre. Voici donc, sans plus de cérémonies, le contenu de notre échange, pour lequel je lui suis d’ailleurs sincèrement très reconnaissant.
Est-ce que Charles de Gaulle serait bien équipé pour affronter une crise comme celle de la Covid-19 et pourquoi?
Vous savez, il est toujours imprudent de refaire l’histoire avec des « si »! Mais votre question est pleine d’intérêt parce que, dans ce cas précis, on sait très exactement ce que de Gaulle aurait fait… puisqu’il l’a fait! De Gaulle ou plutôt la France redevenue une très grande puissance économique grâce à son action.
Le monde a connu une crise sanitaire très semblable à celle de 2020 : la grippe de Hong Kong de 1968.
On l’a oublié aujourd’hui, mais le monde a connu une crise sanitaire très semblable à celle de 2020 : la grippe de Hong Kong de 1968 qui a tué non pas 130 000 personnes dans le monde, comme le Covid-19 à la mi-avril, mais largement plus d’1 million, à une époque où la planète comptait moins de 4 milliards d’hommes. La moitié moins qu’aujourd’hui… En France, cette même grippe de 1968 a tué 17 000 personnes, sur une population de 50 millions d’habitants (contre 65 millions en 2020). C’est dire si l’alerte a été sévère.
Pour autant, le système de santé n’a pas été débordé, on n’a pas confiné toute une population chez elle, l’économie ne s’est pas arrêtée, bref, personne n’a pensé une seconde qu’une grippe, aussi contagieuse soit-elle, allait provoquer un collapsus économique planétaire semblable à la crise de 1929.
L’ouragan néo-libéral a rendu nos sociétés fragiles et détruit nos réflexes de survie sous prétexte de rationalité comptable.
Pourquoi? Parce que l’ouragan néo-libéral n’avait pas encore rendu nos sociétés si fragiles ni surtout détruit nos réflexes de survie sous prétexte de rationalité comptable. Parce que la santé publique était encore considérée comme un sanctuaire. Bref, parce que nos hôpitaux avaient les moyens de recevoir tout le monde dans de bonnes conditions, y compris les personnes âgées les plus fragiles. Pensez qu’entre 1980 et 2020 la France a perdu 40.000 lits d’hôpitaux! 1000 par an pendant 40 ans. Sous prétexte de « bonne gestion » on a généralisé les soins dits « ambulatoires », au point qu’en 2019, la doctrine officielle du ministère français de la santé, c’était qu’un établissement de santé bien géré était un établissement avec 0 lit disponible. 0 lit disponible comme 0 stock disponible pour une entreprise prétendument « bien gérée » elle aussi!!!
Le flux tendu, en fait, c’est la pensée 0. Le primat de l’immédiateté sur la mémoire, donc sur la projection dans l’avenir. Flux tendu, et rationnement (sauf pour les stock options), voilà pourtant le maître-mot du néolibéralisme dans tous les domaines. Y compris d’ailleurs pour la Défense nationale. Est-ce utile d’épiloguer sur le résultat ? Si un ministre avait expliqué cela à de Gaulle, c’est lui que le Général aurait envoyé en confinement immédiatement… Et définitivement. Pas les Français!
J’ajoute que si la situation n’était pas aussi tragique, on aurait envie de rire en entendant ceux qui ont désarmé la France nous expliquer qu’elle est en « guerre ».
Bref, pour lui comme d’ailleurs pour la plupart des dirigeants de l’époque, soyons juste, l’idée que l’hôpital ne possède pas une force de réserve pour faire face à une épidémie de grande ampleur était aussi stupide que d’envisager une économie dépendante de l’étranger pour ses stocks stratégiques, une armée dont les soldats tiennent à peine dans le stade de France et une police qui renonce à entrer dans certains quartiers… J’ajoute que si la situation n’était pas aussi tragique, on aurait envie de rire en entendant ceux qui ont désarmé la France nous expliquer qu’elle est en « guerre ».
De Gaulle qui, c’est le moins qu’on puisse dire, savait ce qu’était la guerre, n’employait jamais ce mot à tort et à travers. Faire avancer la cause de la paix (en s’opposant à l’hégémonie des super grands) et œuvrer à long terme pour la prospérité et la sécurité des Français dont il avait la responsabilité suffisait à son bonheur. Qui peut dire qu’il n’a pas réussi dans le temps si court qui lui fut imparti et au milieu des crises qu’il eut à affronter?
Quelle fut, selon vous, la pire crise affrontée par le général de Gaulle et comment y a-t-il répondu?
Celle, justement qui l’a fait émerger dans l’histoire : l’effondrement de la France et de ses élites, ou prétendues telles, en moins de six semaines, au printemps 1940. Lisez ou relisez les Mémoires de guerre, tout est dit en peu de mots sur ce traumatisme originel quand, le 16 mai 1940, alors que lui-même monte au front, il croise des soldats qui refluent en troupeau et auxquels les Allemands ont seulement confisqué leurs armes en leur criant : « Nous n’avons pas le temps de vous faire prisonniers! ». Il écrit : « Alors, au spectacle de ce peuple éperdu et de cette déroute, au récit de cette insolence méprisante de l’adversaire, je me sens soulevé d’une fureur sans bornes. Ah! c’est trop bête! La guerre commence infiniment mal. Il faut donc qu’elle continue. Il y a, pour cela, de l’espace dans le monde. Si je vis, je me battrai, où il faudra, tant qu’il faudra, jusqu’à ce que l’ennemi soit défait et lavée la tache nationale. Ce que j’ai pu faire, par la suite, c’est ce jour-là que je l’ai résolu. »
Ce n’est pas le Covid-19 qui a dévoré les stocks de masques dont nos hôpitaux disposaient pour protéger nos soignants.
Serait-il exagéré de comparer la crise actuelle au péril nazi qui a déferlé sur la majeure partie de l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Non seulement exagéré mais injurieux pour la mémoire des 50 millions de morts de ce conflit. Comparer un virus à un ennemi est un biais utilisé par les dirigeants incapables pour dissimuler leur propre impéritie. Les virus et les microbes ont toujours fait partie de la vie : ils ne sont ni mauvais ni bons, ils existent.
Ce n’est pas le Covid-19 qui a dévoré les stocks de masques dont nos hôpitaux disposaient pour protéger nos soignants ; ce n’est pas le Covid-19 qui a englouti le gel hydro-alcoolique que nous n’avions pas; ce n’est pas le Covid-19 qui a empêché le gouvernement d’acheter, en temps voulu, les tests qui auraient permis de détecter sur une grande échelle et de soigner à temps ceux qui en sont atteints, au lieu de mettre une population entière « aux arrêts de rigueur» ; ce n’est pas le Covid-19 qui a rendu notre pays dépendant des molécules que nos laboratoires (quand ils existent encore) ne produisent plus et que fabriquent à leur place les Chinois! Ce n’est pas le Covid-19 qui a convaincu nos dirigeants de fermer les dizaines et dizaines de petits hôpitaux qui pourraient aujourd’hui servir à accueillir dans de bonnes conditions les personnes âgées ou les patients non justiciables des urgences, afin que nos structures les mieux équipées se consacrent à l’essentiel!
En un mot comme en cent, ce n’est pas le Covid-19, mais le virus néo-libéral qui empêche nos dirigeants de penser… Enfin pas tous, puisqu’en Allemagne, en Suisse et en Corée du Sud, où, que je sache, l’économie de marché n’est pas sacrifiée – bien au contraire! – on dispose d’assez de tests pour déterminer qui doit être « confiné » et qui peut aller travailler avec, bien sûr, les précautions qui s’imposent! Et où, surtout, on a gardé assez de lits disponibles (9 pour 1000 habitants en Allemagne, contre 6 pour la France) pour ne pas avoir à choisir qui a le droit d’être soigné et qui ne l’a pas…
Puisque nous sommes dans la période de Pâques, êtes-vous d’avis que la foi religieuse y était pour quelque chose dans sa légendaire détermination?
La foi de De Gaulle est quelque chose d’inséparable de sa conception de la France. Vous connaissez la devise des Français libres, rédigée de la main même du Général, le 10 août 1940 : « Je suis un Français libre, je crois en Dieu et en l’avenir de ma Patrie ». En même temps, de Gaulle n’était pas un « dévot ». Il détestait l’ostentation, d’où ses rapports souvent tendus, sous la IV° République, avec les démocrate-chrétiens du MRP qu’il comparait à « des enfants de cœur qui auraient bu les burettes ». N’ayant que le mot « religion » à la bouche, mais aussi à l’aise dans les « délices et les poisons du régime » que des poissons dans l’eau (bénite)… Des Tartuffe, en quelque sorte.
En vérité, de Gaulle détestait parler de sa foi. Malraux, qui avait souvent tenté d’amener le Général sur le terrain métaphysique – sans toujours y parvenir car, disait-il, son interlocuteur ébauchait alors « un geste qui semblait chasser les mouches », a bien résumé les choses dans Les chênes qu’on abat : « Je crois sa foi si profonde quelle néglige tout domaine qui la mettrait en question. C’est pourquoi mon agnosticisme ne le gêne pas. […] Sa foi n’est pas une question, c’est une donnée, comme la France. Mais s’il aime parler de sa France, il n’aime pas parler de sa foi. »
En fait, il n’en a parlé qu’en une seule occasion en public, et c’était d’ailleurs, devant des religieux, réunis, le 31 mai 1967 à la villa Bonaparte. Bien que mentionné à l’époque, et publié depuis dans l’édition complète de ses discours et messages, ce texte n’est pratiquement jamais cité. En voici la fin : « L’avenir, la France qui est aussi la fille aînée de l’Église, le voit avec sérénité, avec fermeté, avec confiance. L’Église est éternelle et la France ne mourra pas. L’essentiel, pour elle, est qu’elle reste fidèle à ce qu’elle est et, par conséquent, fidèle à tous les liens qui l’attachent à notre Église. C’est le cas! Et c’est pourquoi, quels que soient les dangers, les crises, les drames, que nous avons à traverser, par-dessus-tout et toujours, nous savons où nous allons. Nous allons, même quand nous mourrons, vers la Vie ». C’est autre chose que le prêchi-prêcha actuel, non?
Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. – Charles de Gaulle
Quel était son principal atout, sa principale qualité, pour surmonter tous les écueils qui se sont présentés à lui?
La mémoire qui permet de disposer d’assez de ressources pour comprendre le présent et, partant, pour maîtriser l’avenir… Donc pour garder l’espoir, ce mot-clé du vocabulaire gaullien! Tout est dans l’appel du 18 juin, auquel il faut toujours revenir : « Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. […] Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là ».
Couper les crédits à l’OMS, et après? Déclarer la guerre à la Chine, puisque le virus en vient?
Puisque je suis impatient de débuter la lecture de L’ami américain, je présume que la politique américaine figure parmi les sujets qui retiennent votre attention. Quelle est votre opinion sur la manière dont la crise de la Covid-19 est gérée par l’administration Trump?
N’étant pas citoyen américain, je me garderai bien de porter un jugement ex cathedra. La seule chose que je peux constater, comme tout le monde, c’est que les États-Unis, qui ont été frappés avant la France par le virus néo-libéral, semblent encore plus désarmés qu’elle pour résister convenablement au covid-19… Quant au président Trump, comment s’étonner que sa politique (ou plutôt son absence de politique) soit à l’avenant de sa pensée, ou de ce qui en tient lieu, à savoir le portefeuille? Couper les crédits à l’OMS, et après? Déclarer la guerre à la Chine, puisque le virus en vient?
Finalement, et j’espère que vous pardonnerez ma curiosité, mais après avoir lu la dernière ligne de votre plus récent livre De Gaulle et les grands, je me demandais sur quoi portera votre prochain (je prends pour acquis qu’un auteur de votre trempe ne demeure pas inactif longtemps)?
Tout ce que je peux dire c’est qu’il sera largement question de la politique américaine au lendemain de la Seconde guerre mondiale…
Ne cherchez pas à savoir pourquoi, mais la fête de Pâques me fait toujours penser à la Russie. J’ignore d’où ça vient, mais c’est comme ça.
Il est donc à propos que je publie quelque chose à propos de ce pays en cette fin de semaine pascale.
On le sait, Vladimir Poutine flotte dans une aura de mystère et d’incompréhension. Homme le plus dangereux du monde pour les uns, objet de curiosité pour plusieurs ou figure inspirante pour les autres, celui qui est aux commandes de la Russie depuis 20 ans laisse peu de gens indifférents. Et ça lui fait probablement bien plaisir, puisque son positionnement médiatique enviable est proportionnel à l’influence qu’il souhaite son pays voir occuper sur la scène internationale.
Le personnage me fascine depuis longtemps et je suis toujours à la recherche de bonnes lectures pour mieux le connaître – au-delà des attaques en règle ou de l’hagiographie.
Selon l’auteur, les malentendus dans nos relations avec la Russie découleraient de notre incompréhension de celui qui la dirige. D’où la nécessité de mieux en comprendre les ressorts.
Acteur politique rationnel, Poutine serait d’abord et avant tout un pragmatique désireux de faire en sorte que la Russie soit respectée sur la scène internationale. Fondamentalement loyal, le dirigeant n’aimerait pas prendre de risques (l’épisode ukrainien serait une erreur de parcours découlant de mauvais conseils selon l’historien britannique) et ne serait pas un idéologue. Il dérogerait également aux normes de plusieurs Russes de sa génération, en épousant une approche positive et inclusive envers les femmes.
Alors que les pays de l’ancien Bloc de l’Est sont une région du globe où l’antisémitisme se métastase avec la montée de l’extrême-droite (comme en Pologne), l’individu ne saurait être accusé d’aucun travers antisémite « dans un pays affichant une histoire sombre dans sa relation avec la communauté juive. » Finalement, pour répondre à l’accusation selon laquelle tous les ennemis du locataire du Kremlin se font zigouiller, Mark Galeotti intitule l’un de ses chapitres « Les ennemis de Poutine ne meurent pas tous » (après tout, Alexei Navalny est toujours vivant), exposant que « les Russes ont plus de chances de succomber à des rivalités criminelles ou d’affaires qu’en raison de démêlés avec le régime. »
Cela n’est pas sans me rappeler mon séjour à Moscou, au cours duquel j’avais aperçu la voiture d’un banquier devant mon hôtel, gardé par un agent de sécurité (qui ressemblait davantage à un mercenaire) armé jusqu’aux dents et se tenant prêt à appuyer sur la gâchette de son AK-17. Toute personne s’intéressant de près ou de loin à l’histoire de la Russie sait que le climat de violence fait partie du tissu social et politique de ce pays depuis des siècles. Il n’est donc pas étonnant que Poutine ait revêtu l’armure publique d’une personnalité forte, puisque « si les gens croient que vous êtes puissants, vous êtes puissants. »
L’auteur attribue les crimes politiques (notamment l’assassinat de Boris Nemtsov) au climat qui s’est fait jour autour des cercles du pouvoir. Même si une commande n’est pas donnée directement, le message passe subtilement et les basses œuvres sont exécutées. Avec un humour noir, il observe que Poutine est un autocrate miséricordieux. Vous ne tomberez pas sous les balles d’un tueur si vous ne l’obligez pas à vous acheminer prématurément vers le Créateur. Ne franchissez donc pas la ligne. Je me questionne cependant à savoir si Poutine cautionne ce système d’emblée ou s’il ne fait que l’instrumentaliser pour demeurer au pouvoir. Je ne retiendrai pas mon souffle en attendant la réponse. C’est brutal et je suis à des années lumières d’être à l’aise avec les règlements de conflits à coups de pistolet ou d’attentats, mais c’est la réalité.
Cela dit, j’ai été étonné de lire que VVP (c’est par ses initiales que plusieurs désignent souvent le chef d’État russe) serait également un sentimental, mais j’aurais dû m’en douter puisque la personnalité très dominante du président russe masque assurément, comme chez tous les individus, des blessures que l’on tient à protéger derrières les barbelées d’une posture « macho ». Mais je ne veux pas jouer les psychologues amateurs.
L’intérêt du travail de Mark Galeotti repose sur le fait que Vladimir Poutine est assurément mal perçu et visiblement mal compris en occident. Depuis longtemps, je suis d’avis que le tsar actuel est une bien meilleure option pour plusieurs que ceux qui pourraient vouloir ou être appelés à le remplacer.
L’historien adresse donc une mise en garde à l’effet que « Toute interférence plus active ou agressive entrainerait probablement des réactions actives et agressives, accordant plus de pouvoir à ces ultranationalistes que Poutine est parvenu à contenir. Le personnage n’est ni un fanatique, ni un lunatique et une Russie vivant dans la stabilité est moins dangereuse que si elle évolue dans le chaos. »
On ne pourrait saurait donc en vouloir à ceux qui souhaitent que les faucons ne délogent pas l’aigle de son nid.
S’il est un défaut dont j’affublerais ce livre, c’est qu’il est malheureusement beaucoup trop court. J’aurais bien avalé plusieurs pages supplémentaires rédigées par cette plume renseignée et agréable.
_________
Mark Galeotti, We Need to Talk About Putin: How the West Gets Him Wrong, London, Ebury Press, 2019, 143 pages.
Le livre de Guy Snodgrass, Holding the Line: Inside Trump’s Pentagon with Secretary Mattisest l’un des livres les plus intéressants et perspicaces à propos de la relation entre le président Trump et les militaires. À la lumière du congédiement récent du Capt. Brett Crozier en relation avec la crise de la Covid-19, cet auteur très bien informé a accepté de répondre à mes questions. Voici le contenu de nos échanges :
Capitaine de frégate Snodgrass: à la lumière du limogeage du capitaine Crozier de son commandement, je suis très heureux d’avoir l’occasion de vous poser quelques questions, puisque peu de gens sont plus qualifiés que vous pour commenter la situation.
Connaissez-vous personnellement le capitaine de frégate Brett Crozier?
Oui. Nous avons servi ensemble à bord de l’USS Ronald Reagan, un porte-avions à propulsion nucléaire basé à Yokosuka, au Japon. Il était commandant en second du navire (n° 2 à bord) et j’étais commandant de l’escadron de chasse.
Pensez-vous que le capitaine Crozier a fait ce qu’il fallait lorsqu’il a sonné l’alarme concernant la présence du virus à bord du navire?
Oui, sans aucun doute, il a fait ce qu’il fallait, en sensibilisant les autorités relativement à l’infection de la Covid-19 à bord de son navire de guerre. Un débat animé se poursuivra, à savoir si la manière dont il a sensibilisé le public, via un courriel envoyé à plusieurs destinataires au sein de la Marine, était la bonne ligne de conduite.
Cette situation évolue rapidement, alors que le secrétaire par intérim de la Marine, Thomas Modley, vient de prononcer un discours mal avisé et mal reçu à bord du navire de guerre concernant sa décision de congédier le capitaine Crozier.
Le secrétaire à la défense ou le président des États-Unis auraient-ils pu revenir sur cette décision s’ils avaient été en désaccord?
Pourraient-ils? Certainement. Modley était un responsable politique et ils sont supérieurs à lui [le secrétaire par intérim de la Marine] dans la «chaîne de commandement» politique.
Le secrétaire de la défense Mattis aurait-il agi de la même manière (limogeage du capitaine Crozier)?
Difficile à dire. Mattis est très imprévisible. Tout dépend de la façon dont l’information lui aurait été présentée. Comme Esper, Mattis aurait probablement ordonné que le capitaine Crozier soit relevé de ses fonctions, mais il aurait géré la situation de manière plus avisée.
Quel message ce congédiement envoie-t-il aux autres commandants de la Marine qui pourraient être confrontés à la même situation?
Faites attention à la façon dont vous communiquez avec les quartiers généraux supérieurs. Quoi que vous fassiez, vous aurez tort. À la fin de la journée, la US Navy a toujours besoin de professionnels prêts à prendre des décisions difficiles, quelles que soient les conséquences personnelles. Le capitaine Crozier a peut-être agi de manière inappropriée dans la manière de transmettre le courriel et le message à partir de sa boîte d’envoi, mais la gestion de la réponse par le Secrétaire de la Marine a été 10 fois pire que la faute originelle.
Que peut-on retenir des actions du capitaine Crozier au sujet du leadership en période de crise?
Faites ce qu’il faut, même dans l’anonymat. Placez toujours votre devoir devant vos intérêts personnels. Et que nos actions parlent plus fort que les paroles ne le pourront jamais.
À mon humble avis, il y a un parallèle intéressant entre les gestes posés par le capitaine Crozier et les paroles de Theodore Roosevelt, qui affirmait qu’il : « […] saura que sa place n’a jamais été parmi les âmes froides et timorées qui ne connaissent ni la victoire ni l’échec. » Êtes-vous d’accord?
J’adore cette citation. Je ne peux pas dire si elle convient ou non, et ce, tant que la Marine n’aura pas terminé l’enquête sur les circonstances entourant la note de service et sa publication.
Qui est votre leader / personnage historique favori pour des moments comme ceux-ci? Et pourquoi?
Le colonel de la US Air Force qui a posé la question philosophique à la génération montante des hauts dirigeants: préférez-vous être quelqu’un ou faire quelque chose? C’est difficile de faire les deux.
Accepteriez-vous de partager avec nos lecteurs votre opinion sur la manière dont le président et l’administration gèrent la situation?
Oui, j’aimerais bien. Je vous renvoie également à un épisode de mon podcast récent au sujet du congédiement du capitaine Crozier: https://anchor.fm/htlpodcast
Êtes-vous étonné par la démission du secrétaire par intérim de la Marine? Était-ce prévisible?
Pas étonné. Il était prévisible que les gestes posés par le Secrétaire par intérim de la Marine a résulté en une perte de confiance auprès de la population américaine, sans parler des hommes et des femmes qu’il représente au sein de la US Navy.
Merci beaucoup pour la générosité de votre temps et je souhaite que vous et votre famille soyez à l’abri de cette pandémie.
Merci, Marc, je te souhaite la même chose ainsi qu’à tes proches.
____
Guy Snodgrass’s book Holding the Line: Inside Trump’s Pentagon with Secretary Mattisis one of the most interesting and insightful books I’ve read about the relationship between President Trump and the military. In light of what happened in the last couple of days with the firing of Capt. Brett Cozier in the context of the Covid-19 pandemic, this very well-informed author has accepted to respond my questions. Here is the content of our exchange:
Commander Snodgrass: in light of Capt. Crozier’s firing from his command post, I’m very happy to have the opportunity to ask you a few questions because few people are more qualified than you to comment it.
Do you know Capt. Brett Crozier personally?
Yes, I do. We served together onboard USS Ronald Reagan, a nuclear-powered aircraft carrier homeported in Yokosuka, Japan. He was the ship’s executive officer (#2 onboard) and I was a fighter squadron commanding officer.
Do you think Capt. Crozier did the right thing when he sounded the alarm about the presence of the virus on his ship?
Yes, undoubtedly, he did the right thing by raising awareness of the Covid-19 infection sweeping through his warship. What will continue to be hotly contested is whether or not the manner in which he raised awareness, via an email sent to multiple Navy recipients, was the right course of action.
This situation is moving swiftly, as Acting Secretary of the Navy Thomas Modley just gave an ill-advised and poorly received speech onboard the warship regarding his decision to fire Captain Crozier.
Could the Secretary of Defense or the President of the United States have reversed this decision if they had been in disagreement?
Could they? Sure. Modley was a political appointee and they are senior to him in the political “chain of command.”
Would DefSec Mattis have acted the same way (firing Capt. Crozier)?
Hard to tell. Mattis is very mercurial. All depends on how information was presented to him. Like Esper, Mattis would likely have ordered Crozier’s firing but he would have handled it in a more savvy manner.
What message does this firing send to other Navy commanders who might be confronted to the same situation?
Be careful how you communicate with higher headquarters. Damned if you do… damned if you don’t. At the end of the day, the U.S. Navy still needs professionals willing to make hard calls regardless of their personal consequences. Captain Crozier may have acted inappropriately in the manner by which the email and message made its way out of his outbox, but the Navy Secretary has handled his response 10x worse than the original sin.
What does Capt. Crozier’s actions teach us about leadership in times of crisis?
Do the right thing, even when no one is watching. Always put service before self. And that our actions speak louder than words ever can.
In my humble opinion, there is an interesting parallel between Capt. Crozier’s actions and the words of Theodore Roosevelt when he said “[…] so that his place shall never be with those cold and timid souls who neither know victory nor defeat.” Would you tend to agree?
I love that quote. Can’t comment on whether or not the quote fits until the Navy completes the investigation of the circumstances around the memo and its release.
Who’s your favorite leader / historical figure for times like these? And why?
U.S. Air Force Colonel who asked the philosophical question of rising senior leaders: Would you rather be someone or do something? It’s hard to do both.
Would you agree to share with our readers your opinion about how the President and the administration are managing the situation?
Yes, I would. I also refer you to my recently released podcast for an episode discussing Captain Crozier’s firing: https://anchor.fm/htlpodcast
Are you surprised by the resignation of the Acting Secretary of Navy? Was that predictable?
Not surprised. Seems predictable in that the Acting Secretary’s actions resulted in a loss of trust and confidence with the American public, not to mention the men and women he represents within the U.S. Navy.
Many sincere thanks for the generosity of your time and I wish you and your family will be safe from this pandemic.