Le caractère bien trempé de JFK

Les 3 et 4 juin 1961, John F. Kennedy rencontre pour la première fois son vis-à-vis soviétique Nikita Khrouchtchev à Vienne. Ce sommet ne se déroule pas sous les meilleurs auspices pour celui qui occupe la Maison-Blanche depuis moins de six mois. Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 12 au 13 août, le Mur de Berlin sort de terre sur ordre de Moscou. De ces deux épisodes, le maître des horloges du Kremlin pouvait déduire « qu’il avait décidément affaire à un interlocuteur pouvant être intimidé à peu de frais. Et que l’installation de missiles soviétiques à Cuba ne provoquerait pas de réaction à la Maison-Blanche qui se résignerait sans doute, mise face au fait accompli », pour citer l’observation de Georges Ayache dans son dernier livre Cuba 1962 – La crise des missiles (Éditions Perrin).

Au-delà de l’affrontement géopolitique, la crise des missiles se veut un choc générationnel. 23 ans séparent les deux protagonistes. En comparaison avec le tempérament remuant de l’ancien séide de Staline, le chef de file du Parti démocrate affiche une santé des plus précaires. À cet égard, l’auteur évoque la présence dans l’entourage présidentiel immédiat du « responsable du fameux sac en cuir brun marqué « effets personnels du président » qui contenait les médicaments à tenir en permanence à la disposition de JFK en dehors du bureau Ovale. » On en dénombrait une dizaine… Il est donc aisé de le mésestimer. Mais le 35e président a été blanchi sous le harnais des épreuves.

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Entre guerres

Dans les cours de relations internationales qui ont émaillé mes études universitaires, on nous savonnait les oreilles avec cette théorie selon laquelle la fin de la Guerre froide marquait la fin de la dominance de la geste militaire, du moins comme nous la connaissions jusque-là.

Le fracas des armes appartenait à une période révolue. Il fallait désormais composer avec « l’invention d’un nouveau concept d’opération militaire dont nous allions avoir le redoutable privilège d’inaugurer les contradictions insolubles », « l’intervention humanitaire », pour emprunter les mots utilisés par le général français François Lecointre (retraité) dans son livre Entre guerres (Gallimard).

De l’Irak à la Bosnie, en passant par le Rwanda et Djibouti – pour ne citer que quelques théâtres d’opérations – celui qui sera appelé à occuper la fonction de chef d’état-major des armées françaises entre 2017 et 2021 est issu d’une famille ayant contribué aux belles pages de l’histoire militaire française. Né en 1962, année de la crise de missiles à Cuba, la carrière de François Lecointre correspond à une période durant laquelle l’on croit que l’odeur du cambouis passe au second plan.

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Gorbatchev, l’anti-Poutine

Une mise en garde, avant toute chose. J’ai toujours été fasciné par Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant de l’URSS. Mon sentiment envers lui a toujours été celui de l’admiration, et ce, dès son arrivée sur la scène internationale en 1985. Du haut de mes 11 ans, je m’affairais à lire tout ce qui le concernait. En 2011, j’ai eu l’insigne honneur de le rencontrer lors de son passage à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. De ses yeux jaillissait une flamme alimentée par la rencontre de l’autre.

Mikhaïl Gorbatchev était un homme profondément humain. C’est d’ailleurs l’un des principaux traits qui ressortent des Dernières conversations avec Gorbatchev (Robert Laffont), un livre découlant des entretiens réalisés sur une période de vingt-cinq ans par Darius Rochebin, journaliste chez LCI, avec le dernier dirigeant soviétique.

À 6 ans, les hommes de Staline viennent arrêter son grand-père maternel, Panteleï, devant ses yeux. Un souvenir qui restera gravé au cœur du garçon. Nous n’avons jamais que le pays de notre enfance, disait François Mitterrand si ma mémoire est fidèle. Même s’il devient « fin calculateur et rompu aux intrigues » du Parti communiste, le caractère de Gorbatchev a été coulé dans un moule bien différent. Il est « imperméable au frisson autoritaire ». À tel point que lorsqu’il arrive au pouvoir après le décès de Konstantin Tchernenko, il « […] rompt la série [des dirigeants qui ne rechignent pas à utiliser l’approche musclée pour asseoir leur pouvoir]. Pour la première fois, l’URSS a un chef profondément civil. Par expérience et par inclination naturelle, il répugne à l’usage de la force. » D’un couvert à l’autre, on fait la connaissance d’un homme qui ne veut pas faire couler le sang et qui ne sait pas garder rancune. Assez étrange chez un politicien, mais passons.

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Pour Brejnev, « la meilleure façon de survivre [en politique, c’était] de s’entendre avec tout le monde »

Leonid Brejnev n’a jamais vraiment eu bonne presse dans l’opinion nord-américaine. C’est du moins l’impression que j’ai retiré des discussions que j’entendais dans ma tendre jeunesse. Lorsque les adultes commentaient l’actualité relativement à la Guerre froide, le numéro un soviétique faisait figure d’« imbécile en chef » pour reprendre la formule citée par Andreï Kozovoï dans la récente biographie qu’il consacre à Brejnev. Son successeur, Mikhaïl Gorbatchev, n’a pas beaucoup aidé en le diabolisant. Et comme le père de la Perestroïka était adulé en Occident, il n’y a qu’un pas à franchir pour comprendre que les chances de Brejnev d’être apprécié à sa juste valeur étaient bien minces.

Cela dit, Brejnev est un personnage fascinant à découvrir. Sous une plume agréable et accessible qui évite la confusion avec autant de noms qui peuvent être méconnus pour un.e néophyte, Andreï Kozovoi relate avec brio l’ascension au pouvoir d’un personnage trop facile à sous-estimer. Au fait, ça ne vous rappelle pas un autre opérateur docile qui s’est tranquillement placé dans les bonnes grâces de la famille Eltsine avant de déménager ses pénates au Kremlin le 31 décembre 1999? Mais je digresse…

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Les Occidentaux ont poussé la Russie dans les bras de la Chine – Entrevue exclusive avec Vladimir Fédorovski, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev

Vladimir Fédorovski (source: Le Temps)

Je suis un grand amateur des livres de Vladimir Fédorovski. Par sa plume agréable et inspirée, cet auteur prolifique et ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev fait pénétrer ses lectrices et ses lecteurs dans l’âme de l’histoire politique de la Russie. C’est d’ailleurs avec énormément de plaisir que j’ai lu et recensé l’éclairante biographie qu’il a récemment consacrée au dernier président de l’URSS – Le Roman vrai de Gorbatchev, publié chez Flammarion il y a quelques mois. Je m’attaquerai bientôt à sa biographie de Staline. Pour l’heure, voici le contenu de l’entretien téléphonique qu’il m’a accordé le 28 septembre dernier.

Monsieur Fédorovski, bonjour et merci infiniment de m’accorder un entretien. Je vous remercie pour votre œuvre et c’est toujours un très agréable plaisir de vous lire. Sans plus tarder, quelle est votre lecture des relations actuelles entre l’Occident et la Russie?

Il y a une affinité extraordinaire entre l’Occident et la Russie. Je n’accepte pas cette bêtise qu’est la diabolisation. Nous vivons dans un climat pire que celui de la Guerre froide. Sous la dictature du politiquement correct, les médias mentent et croient en leurs mensonges. Parce que nous avons besoin d’un adversaire. C’est inculte. Comme l’affirmait l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, c’est une fatigue intellectuelle. Par rapport à Vladimir Poutine, mon approche est gaullienne. Les chefs d’État comme Vladimir Poutine et Justin Trudeau passeront. Les intérêts nationaux et la paix, de leur côté, demeureront.

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Le KGB: outil politique

K.G.B. Trois lettres qui suscitaient la crainte aux temps de la Guerre froide et qui suscitent toujours énormément de curiosité. Et pour cause, puisque comme le rappelle Bernard Lecomte dans son dernier livre, KGB: La véritable histoire des services secrets soviétiques, cet organe de sécurité et de terreur « […] s’est confondu avec l’URSS du début de son histoire (en 1917) jusqu’à son effondrement (en 1991). »

Mise en place sous le règne des Tsars, sous Alexandre II en 1880 pour être plus précis, la police politique russe n’est pas une invention du régime bolchévique. Dès son arrivée sur la scène en 1917, Lénine aura tôt fait d’instrumentaliser cet outil étatique pour asseoir son pouvoir. La violence, nous indique l’auteur, est érigé en système gouvernemental par le fondateur de l’URSS. « La police politique, solidement installée au cœur du nouvel État communiste, n’aura donc pas attendu le règne de Staline pour instaurer le plus terrifiant système de répression politique qu’on eût conçu dans l’histoire des hommes. » En parcourant les premiers chapitres du livre, on constate rapidement que le successeur de Lénine n’avait rien à lui envier en tant que bourreau sanguinaire.

L’un des outils développés par les services de sécurité soviétiques – qui changent périodiquement de nom mais certainement pas de philosophie – se veut une méthode qui deviendra légendaire et qui perdure jusqu’à ce jour: « la désinformation. Le terme vient du mot original russe dezinformatsia, que l’on traduirait sans doute aujourd’hui par « fake news ». On comprend mieux pourquoi Donald Trump raffole tellement de l’expression.

Chemin faisant, la compétence des agents secrets soviétiques permettra notamment à Staline d’avoir la main haute lors la Conférence de Yalta avec Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt. Quelques années plus tard, le KGB (né officiellement le 1er janvier 1954) jouera un rôle déterminant dans l’éviction du Premier secrétaire Nikita Khrouchtchev, reconnu coupable par ses détracteurs de « faiblesses coupables » en octobre 1964. 27 ans plus tard, en ces journées fatidiques du mois d’août 1991 au cours desquelles Mikhaïl Gorbatchev se voit asséner une blessure politique mortelle lors du coup d’État manqué qui dévoilera à la face du monde la faiblesse du père de la perestroïka, le KGB de Moscou fera savoir au grand patron de la Loubianka, Vladimir Krioutchkov, que ses agents ne se saliront pas les mains. Le putsch avortera, l’URSS mourra le 26 décembre suivant et Boris Eltsine prendra les commandes du pouvoir à l’ombre des bulbes multicolores de la place Rouge.

Affublé d’une réputation de faiblesse, le premier président de la Fédération de Russie permettra cependant aux services de conserver leur influence. Tout d’abord, en leur permettant, « […] dans la discrétion, sans faire de vagues, sans faire peur à personne, de rebâtir un jour leur empire – dans une autre époque, sous un autre nom, pour un autre pouvoir. Tel le Phénix, cet oiseau de feu qui, dans la légende, renaît toujours de ses cendres… » Quoi de mieux, pour y arriver, de passer ensuite les rênes du pays à l’un des leurs, le lieutenant-colonel à la retraite et ancien patron du FSB (le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, successeur du KGB) Vladimir Poutine, le 31 décembre 1999.

Le livre de Bernard Lecomte permet incontestablement de parcourir les grandes lignes de l’histoire de cette mystérieuse et lugubre agence de sécurité que fut le KGB, notamment des sombres opérations « mouillées » (assassinats, empoisonnements, etc,) qui sont toujours une spécialité de la maison. De manière encore plus importante, il permet aussi surtout de prendre la mesure du poids politique de celui-ci tout au long de l’histoire. Sa plus grande force fut notamment observable, au lendemain de la chute de l’empire soviétique. C’est ainsi que l’auteur évoque que « le Parti est [alors] en miettes, l’armée est en rade, le complexe militaro-industriel est en crise. Reste, dans l’ombre, le KGB. Frustré, humilié certes, mais puissant et uni. » Puissant et uni, il le demeure visiblement toujours sous la gouverne de Vladimir Poutine. Si cet état de fait venait à changer, il y a fort à parier que le maître du Kremlin prendrait probablement le chemin de la retraite.

Le spécialiste des arcanes des pouvoirs soviétique et russe (qui est également un fin connaisseur du Vatican) émaille son propos d’anecdotes croustillantes. Par exemple : « Les beuveries et les orgies sont quotidiennes. Presque tous les tchékistes consomment de la cocaïne. Cela leur permet, disent-ils, de mieux supporter la vue du sang. » Il remet aussi les pendules à l’heure, arguant que le KGB n’y était pour rien dans la tentative d’assassinat perpétrée contre le pape Jean-Paul II sur la Place Saint-Pierre à Rome en 1981. Il nuance enfin la conception selon laquelle le FSB serait le maître du jeu à Moscou, expliquant que le KGB n’a pas pris le pouvoir sur les rives de la Moskova, mais qu’il y est positionné aux premières loges.

Une lecture fascinante et très actuelle, à l’heure où le monde mesure l’ampleur et la portée des manœuvres de la Russie dans les coulisses de la politique internationale. Même s’ils doivent composer avec la réalité d’un statut global réduit par rapport aux belles heures de la Guerre froide, les caciques de la Place rouge n’entendent pas céder un pouce d’influence sur l’échiquier mondial. Les opérations « spéciales » constituent ainsi un moyen privilégié et souvent efficace d’atteindre cet objectif.

Fidèle à son habitude, Bernard Lecomte nous offre une plume précise et agréable. Un livre à lire, pour tous ceux et celles qui veulent comprendre comment on en est arrivés où nous en sommes actuellement. Sous-estimer les descendants du KGB serait et est une grave erreur.

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Bernard Lecomte, KGB : La véritable histoire des services secrets soviétiques, Paris, Perrin, 2020, 376 pages.

Je tiens à remercier Mme Céline Pelletier, de Interforum, de m’avoir transmis un exemplaire de ce livre et à Marie Wodrascka, des Éditions Perrin, pour son assistance toujours empressée.

A new Cold War with China seems inevitable

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Retired four-star Navy Admiral and acclaimed author James Stavridis (Source: UN Dispatch)

(version française)

Retired Four-Star Admiral James Stavridis served as the 16th NATO Supreme Allied Commander – a function once occupied by the legendary General Dwight D. Eisenhower. In 2016, it was reported that he was vetted as a potential running mate for Democratic presidential candidate Hillary Clinton. He recently published an excellent book Sailing True North: Ten Admirals and the Voyage of Character which I recently had the privilege – and tremendous pleasure – to review here on this blog.

Having always been attached to the Fourth of July celebrations because of my deep admiration for the United States, it was my intention of publishing a special interview for the occasion. Admiral Stavridis generously accepted to answer my questions and I’m profoundly grateful.

There is absolutely no doubt in my mind that this book would be an excellent holiday read. Happy Fourth of July to all my American friends!

Here is the content of this insightful interview.

We are headed into a new Cold War with China. That seems inevitable now, but we need a strategy to avoid it turning into a shooting war. 

SailingTrueNorthIn Sailing True North, one of my favorite chapter (with the one devoted to Nelson) is the one about Zheng He. What do you think of the current tense situation with China and how do you think we should deal with that?

We are headed into a new Cold War with China. That seems inevitable now, but we need a strategy to avoid it turning into a shooting war. That will require a mix of diplomacy, military deterrence, tech savvy, economic tools (both in competition with China and in encouraging other nations to avoid Chinese “debt traps”). In essence, we should confront China where we must (cyber, trade, tariffs, their claims of “owning” the South China Sea) but cooperate where we can (environment, pandemics, arctic trade routes).  It will be a difficult and at times a dangerous passage. My next book, In Face, out in March 2021, is a novel about … a war with China! It is a cautionary tale, and let’s hope we don’t find it turning from fiction to fact before our eyes. Here’s a link to the Amazon page.

In the book, there are several references to religion, one to the Conclave, the other to John XXIII and Thomas Aquinas. I might be wrong, but I assume you are a Catholic and that faith seems to have had a significant impact on your journey. Am I wrong? Would you say that faith might also be an important buoy on the voyage of character?

I’m Greek Orthodox, and yes faith is vital for me personally – and for many others. Continue reading “A new Cold War with China seems inevitable”