300 jours fatidiques

Chaque fois qu’un livre paraît sur la Seconde Guerre mondiale, on s’interroge sur ce qu’il peut réellement apporter à la compréhension de cette déflagration qui a consumé le monde il y a bientôt neuf décennies. Éric Branca fait partie de ces historiens sur lesquels on peut compter pour ouvrir de nouvelles perspectives.

Le 300 Jours – 13 juillet 1944 – 9 mai 1945 : dix mois pour en finir avec Hitler qu’il publie aux Éditions Perrin, offre une lecture richement documentée et portée par un style magistral, tout en brossant le portrait des principaux personnages qui marquent le chapitre ultime du dernier conflit mondial.

D’entrée de jeu, l’auteur ne cache pas le sentiment qui l’habite à l’égard du maréchal Montgomery, « qui ne s’affirme qu’en s’opposant et manque d’oxygène quand il n’a pas d’ennemis ». La messe est dite. Son de cloche tout à fait différent en ce qui concerne l’illustre adversaire de Monty, le Renard du désert, un autre maréchal : Erwin Rommel.

poursuivre la lecture

Churchill, ce guerrier solitaire

Pendant près de 19 longs mois, Winston Churchill est seul à combattre le péril nazi avec les dominions britanniques. L’attaque sournoise qui déchire le ciel dominical à Pearl Harbor le 7 décembre 1941 met fin à cette solitude. Franklin D. Roosevelt et ses centurions entrent, enfin, dans la danse.

Mais toutes les alliances ont leurs jeux de puissance et la Seconde Guerre mondiale n’y fait pas exception. La montée en force des Américains correspond à la diminution de l’influence du premier ministre sur la conduite de la guerre. C’est l’un des principaux constats posés dans l’ouvrage éclairant de Lord Richard Dannatt et Allen Packwood, Le D-Day de Churchill : Dans les coulisses du Débarquement (Tallandier).

Malgré l’intention clairement exprimée par les Américains de procéder à un débarquement en France aussitôt qu’en 1942 (ils n’en auraient pas les capacités), Churchill sait que la partie est délicate parce qu’il ne peut « risquer de s’aliéner le président Roosevelt et George Marshall [chef d’état-major des Forces américaines]. Il ne pouvait pas non plus ignorer leur plan [un débarquement en France]. C’est ainsi que débuta un jeu diplomatique complexe. » Un ballet au cours duquel Churchill convainc FDR de prioriser un débarquement en Afrique du Nord comme « meilleur moyen d’alléger la pression qui pesait sur les Russes » qui bataillent sur le front de l’Est. Même si cela permet au descendant de Marlborough d’épargner une déconvenue majeure à ses alliés, ce n’est qu’une question de temps avant que le plan initial reprenne place en tête de liste.

poursuivre la lecture

Pie XII au milieu des loups

Je le confesse, mes premiers contacts avec Pie XII ont été difficiles. L’image du pape aux sympathies gammées avait la vie dure dans mon esprit d’étudiant. C’était avant que celui qui fut mon meilleur professeur d’histoire à l’université, un prêtre au jugement acéré, ne me guide vers une compréhension plus profonde – donc plus sérieuse – de ce Souverain pontife assujetti au devoir et à la prudence.

C’est donc avec un plaisir immense que j’ai dévoré le dernier livre de l’historien Frédéric Le Moal, Pie XII : Le pape face au Mal (Éditions Perrin). Avant même d’en lire la première ligne, je savais à quoi m’attendre – pour avoir recensé Les hommes de Mussolini – en termes de qualité de recherche sous une plume hors du commun.

En un peu moins de 400 pages, le brillant auteur brosse le portrait tout en nuance d’un personnage compliqué, mais conséquent. Tout dévoué à sa mission, Pie XII a navigué dans les eaux troubles de deux conflits mondiaux dévastateurs et du début de la Guerre froide, tout en menant la barque de l’Église universelle. Après avoir été nonce en Allemagne, son ministère s’est poursuivi en tant que Secrétaire d’État d’un pape bouillant, Pie XI. À la suite du décès de ce dernier, les cardinaux lui confient la charge pontificale le 2 mars 1939, six mois avant que les troupes nazies envahissent la Pologne.

poursuivre la lecture

Dans les pas d’Ibn Saud

Peu d’hommes ou de femmes d’État sont passés à l’histoire comme ayant fondé un pays. Ibn Saud (Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud) fait partie de ce club sélect. La magistrale biographie que lui consacre Christian Destremau aux Éditions Perrin nous invite à découvrir un parcours singulièrement passionnant qui permet de comprendre pourquoi et comment le fondateur de l’Arabie saoudite – entité étatique qui a fait son entrée dans la familles des nations en 1932 – un « homme quasiment illettré »est parvenu à laisser une empreinte déterminante et durable dans l’histoire contemporaine.

D’entrée de jeu, cette biographie nous amène à la rencontre d’un virtuose de l’équilibrisme. Ayant échappé aux griffes des ennemis de sa famille à l’âge de 10 ans avec sa sœur en se cachant « dans une grande sacoche attachée par des lanières en cuir sur le flanc d’un dromadaire », Ibn Saud a tôt fait d’apprendre une vérité impitoyable. « L’adversaire le plus dangereux, celui qu’il faut avoir toujours à l’oeil, est tout proche, il partage les repas et le café avec vous, fait mine de vous écouter attentivement lors des assemblées, prend place à vos côtés lors de la prière. Un jour ou l’autre, il sortira lui-même son sabre ou ordonnera à l’un de ses gardes prétoriens de vous abattre. »

Usant donc de prudence, d’intelligence, d’astuce, de dissimulation, de générosité – malgré une situation financière souvent sérieusement précaire – et d’une rare capacité à être réputé comme étant l’homme le mieux informé, il posera les jalons de son œuvre en faisant « de la politique comme un leader européen ». Tout au long de sa vie, il saura ménager les différentes clientèles à l’intérieur du royaume – entre les clans, auprès des religieux et parmi les membres de sa propre famille – et à l’échelle internationale, sachant tirer son épingle du jeu dans la rivalité géopolitique entre la Sublime Porte de Constantinople et Londres, dans un premier temps, et ensuite les divergences américano-britanniques au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

poursuivre la lecture

En quête du Débarquement

« La bataille de Normandie n’est pas un sujet vidé. » La plaidoirie de Nicolas Aubin est sans appel. Son livre Le Débarquement, vérités et légendes (Éditions Perrin) l’articule magistralement.

Si vous avez été influencé par « toute une littérature d’après-guerre [qui] a idéalisé l’armée allemande », si vous être preneur de l’argument selon lequel l’échec des troupiers portant le feldgrau est exclusivement redevable au « sommeil de Hitler », si vous pensez que la Résistance a joué un rôle décisif dans l’issue de la bataille de Normandie ou que vous faites partie des nombreux détracteurs du Field Marshal Bernard L. Montgomery, vos certitudes seront déboulonnées.

Dans un livre extrêmement bien ramassé – après tout, il ne fait que 300 pages – l’historien militaire qui collabore à certaines des meilleures publications francophones sur le sujet remet plusieurs ouvrages sur le métier. Avant d’aller plus loin, il m’est toutefois agréable d’ajouter qu’il convoque un style d’écriture invitant qui fait le régal du lecteur. Une chaîne de commandement est « percluse de frictions », les Allemands s’échinent à établir des obstacles pour « déchiqueter » les planeurs alliés et les pièces d’artillerie offrent une « symphonie mortelle » aux adversaires. Le livre gargouille de ces belles tournures qui séduisent l’esprit.

Revenons maintenant au cœur de son propos et sur quatre points rapides sur lesquels je me permets d’attirer votre attention.

pourusivre la lecture

Le majordome du diable

« J’étais toutefois convaincu que grâce au Führer, je pourrais marcher d’un pas assuré dans la vie et vivre sans trop de soucis le reste de mes jours, une fois quitté mon service. » Tel est l’aveu livré par Heinz Linge, qui fut le majordome d’Hitler et qui vécut dans son intimité pendant une décennie, dans ses mémoires intitulées Jusqu’à la chute (Éditions Perrin). Le destin et le sort des armes eurent cependant pour effet de contredire cette conviction. La décennie suivante de son existence se passa dans les geôles soviétiques, après sa capture à proximité du bunker de la Chancellerie où son ancien maître s’était donné la mort le 30 avril 1945.

D’entrée de jeu, j’admets ne pas être friand des mémoires. Rarement y assiste-t-on à de véritables prises de conscience, puisque l’exercice se veut généralement une tentative de justification ou de réhabilitation devant la postérité. Je ne m’attendais donc pas à un mea culpa à propos de l’Holocauste. Heinz Linge balaie à cet égard toute responsabilité. À propos de son patron, il écrit : « Tout ce qu’on lui a imputé, écrit-il, je ne l’ai appris qu’après la guerre – car le Führer ne parlait qu’en tête à tête avec lui [Heinrich Himmler, proche collaborateur du Führer et architecte de l’Holocauste] de choses que je ne lui aurais jamais attribuées, comme l’extermination massive des Juifs. » Difficile à croire, puisqu’il avoue candidement que personne d’autre qu’Eva Braun n’était plus proche du dictateur que lui.

Mais là ne repose pas l’intérêt principal de son témoignage.

poursuivre la lecture

Le combat du soldat britannique

Mon degré d’appréciation d’un livre repose sur les connaissances acquises et le plaisir ressenti à le parcourir. Le soldat britannique : Le vainqueur oublié de la Seconde Guerre mondiale (Perrin) de l’historien militaire Benoît Rondeau rencontre haut la main ces deux critères. Il comble une lacune flagrante et désolante dans l’historiographie, en ramenant en première ligne la contribution de ces Tommies qui sont constamment négligés au profit des Américains, des Russes et des Allemands. Comme il le rappelle à la toute dernière page, « au printemps 1940, la vaillante armée britannique est restée seule, la tête haute, face au péril nazi. »

Dans son livre Anatomie de la bataille – un classique – sir John Keegan s’employait à disséquer l’expérience au combat des hommes de troupe ayant pris part aux batailles d’Azincourt, de Waterloo et de la Somme. Benoît Rondeau, pour sa part, ne ménage aucun détail, pas même l’importance des chaussettes, pour brosser le tableau de la réalité quotidienne éreintante de ceux et celles qui ont combattu sous l’Union Jack entre 1939 et 1945.

Tous les aspects de l’effort de guerre consenti par le soldat britannique sont passés au peigne fin. On peut notamment y apprendre – mais en sommes-nous étonnés – que les femmes servant dans l’armée de Sa Majesté – dont la future reine Elizabeth II – étaient moins bien payées et que les rations qui leurs étaient attribuées étaient moindres que celles prévues pour les hommes. Du côté des relations entre militaires et civils, on apprend notamment que le passage des troupes australiennes en Afrique du Sud pendant les hostilités aura marqué la mémoire d’un jeune homme nommé… Nelson Mandela.

poursuivre la lecture

Rien ne permet de rattacher Giorgia Meloni au fascisme

La présidente du Conseil italien Giorgia Meloni (News18)

Dans la foulée de la publication de ma recension de son très documenté et agréable Les hommes de Mussolini, l’auteur et historien Frédéric Le Moal a généreusement accepté de répondre à quelques questions. Voici le contenu de cet échange extrêmement instructif et agréable.

________

M. Le Moal, dans Les hommes de Mussolini, j’ai été frappé de constater l’importance et la portée des forces en présence – monarchie, Église et forces armées – avec lesquelles Mussolini devait composer. Diriez-vous que le Duce avait les mains attachées dès le départ?

Mussolini lui-même a reconnu en 1944 que la révolution fasciste s’était arrêtée devant le palais royal. Ce qu’il exprimait par ce raccourci, c’était la réalité du contre-pouvoir que représentait la Couronne – et par là une limite à son propre pouvoir – puisque le Duce, tout dictateur fût-il, n’occupa jamais le poste de chef de l’État. Il demeura Premier ministre, ce que Victor-Emmanuel III aimait lui rappeler en l’appelant Presidente (allusion à sa fonction pourtant abolie en droit de président du Conseil).

poursuivre la lecture

L’espoir renaît en 1942

Les auteurs Julien Peltier et Cyril Azouvi (YouTube)

Dans la foulée de ma recension de leur formidable livre 1942 – la « bissectrice de la guerre » – les coauteurs Cyril Azouvi et Julien Peltier ont aimablement accepté de répondre à quelques questions pour ce blogue. Je suis très heureux de livrer ici le contenu de notre échange.

D’entrée de jeu, avez-vous fait des découvertes qui ont suscité votre étonnement dans la rédaction de 1942?

Cyril Azouvi : Aucune « découverte » à proprement parler : l’importance de cette année charnière est connue de tous les historiens de la Seconde Guerre mondiale. Il est de notoriété publique que l’histoire a basculé en 1942 sur tous les fronts (Pacifique, Afrique du Nord, Russie), mais aussi dans bien d’autres domaines (la course à la bombe atomique, la constitution des Nations unies, la Résistance, la Shoah, etc). S’il y a eu découverte, elle a été d’ordre plus personnel : je me croyais savant que cette période, sur cette année et sur ces sujets. J’ai découvert, en plongeant dans le détail, que mes connaissances étaient somme toute assez floues et lacunaires. Ça a été une leçon de modestie! Et, du coup, un travail passionnant.

Continue reading “L’espoir renaît en 1942”

Ils ont fait tomber Mussolini

Il y a quelques années, durant un séjour à Rome, j’avais demandé à une guide de me faire visiter les principaux lieux d’intérêt reliés au dictateur Benito Mussolini. Parmi ceux-ci se trouvaient les Fosses adréatines, le Musée de la libération de Rome (lequel abritait le QG de la Gestapo à Rome vers la fin du conflit) et le Palais de Venise sur le balcon duquel le Duce annonça l’entrée en guerre de l’Italie le 10 juin 1940. Durant toute la journée, la guide ne cessa de me répéter que les Italiens n’étaient pas entichés des Nazis et qu’il fallait faire la distinction entre les deux.

Les séides de Mussolini affichaient manifestement des différences frappantes avec la horde brune qui gravitait autour d’Hitler à Berlin. Le dernier livre de l’historien Frédéric Le Moal Les hommes de Mussolini (Perrin) offre aux lecteurs la possibilité de découvrir ou mieux connaître ces hommes (il n’y avait aucune femme dans le groupe) qui ont accompagné Mussolini sur son parcours.

Continue reading “Ils ont fait tomber Mussolini”