Emmanuel Macron aime les espions. Beaucoup, même. Voilà la principale conclusion que l’on peut tirer du livre d’Antoine Izambard et de Pierre Gastineau, Les Espions du président (Albin Michel). Pour tout dire, le locataire actuel de l’Élysée « est probablement le président de la Ve République qui aura montré le plus d’appétence pour la matière [le travail des sentinelles invisibles] ».
Constatons-le d’emblée. La grande histoire lui a offert un terrain d’action à la hauteur de ses ambitions. La brutalité du monde est venue frapper aux portes du Château. De l’Ukraine à l’Iran, en passant par l’attaque barbare du 7 octobre 2023 en Israël et l’affirmation croissante d’une Chine portée par ses ambitions, le président et ses mousquetaires ont été appelés à œuvrer dans l’ombre, au cœur des jeux de puissance.
Emmanuel Macron y était préparé, lui qui manifeste depuis longtemps un vif intérêt pour les affaires clandestines. Contrairement à plusieurs de ses prédécesseurs, dont la conviction quant à l’utilité du renseignement institutionnalisé demeurait déficiente ou, au mieux, tiède. Après l’arrivée d’Emmanuel Macron rue du Faubourg-Saint-Honoré, les agents de la Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT) voient donc, avec étonnement, « leur revenir chaque semaine des dizaines de notes griffonnées du feutre bleu présidentiel ». Ils ont toute l’attention du patron.
Certains ne manqueront pas de froncer les sourcils au regard des efforts déployés par Jupiter, dans le passé, pour tenter d’amadouer l’ours russe et jeter les bases d’une « architecture de sécurité » avec la Russie. Après s’être « fait rouler dans la farine » par Vladimir Poutine le 24 février 2022, la Direction du renseignement militaire doit « rappeler certains experts en « soviétologie » pour muscler son analyse ». L’histoire a la mémoire longue.
Si la France a essuyé plusieurs revers en Afrique francophone, où plusieurs putschs n’ont pas été anticipés malgré une forte présence des services sur le terrain, il n’en demeure pas moins que « ce sont les africanistes de la DGSE qui ont permis au service de connaître ses plus beaux succès… contre la Russie », principalement en ce qui concerne les milices du groupe Wagner, soutenues et pilotées par Moscou. Et puisque la Chine y accroît également son influence, autant garder un œil attentif sur les manœuvres de Pékin.
Autre réussite significative, qui témoigne du fait que le continent constitue l’un des grands théâtres de la géopolitique de demain : les efforts orchestrés par l’administration actuelle ont permis de « développer les liens avec les pays les plus dynamiques du continent, tous situés dans la sphère anglophone, comme l’Éthiopie, le Kenya et évidemment le Nigéria ». Cette orientation se reflète jusque dans l’agenda présidentiel, Emmanuel Macron ayant d’ailleurs effectué un déplacement à Nairobi pour participer au Sommet Africa Forward en mai dernier. Il convient également de souligner que certains pays non anglophones, le Gabon et le Togo, ont rejoint le Commonwealth au cours des dernières années.
Les mousquetaires reprennent également pied en Asie du Sud-Est. Dans l’une des pages les plus fascinantes de l’ouvrage, les auteurs révèlent qu’une ambitieuse « architecture de renseignement » a été rétablie à Singapour. De même, « le service opère de plus en plus depuis le Cambodge, vieil allié du renseignement français et qui fait figure de base arrière pour rayonner dans la région ».
N’en déplaise aux détracteurs d’Israël, la coopération entre les mousquetaires du président et le Mossad « a atteint un niveau inédit » dans le dossier nucléaire iranien. Un attentat contre des opposants au régime des mollahs à Villepinte a même été déjoué in extremis grâce à un tuyau des agents de Jérusalem.
Dans ce nouvel âge de fer, le verbe présidentiel d’Emmanuel Macron a parfois pu détonner avec la muscularité militaire – américaine, s’entend – qui contribue à en forger l’architecture. La France n’en dispose pas moins d’atouts incontestables sur plusieurs théâtres pour peser sur le cours des événements. Dans la mise « en musique de la partition présidentielle en matière de défense et de renseignement », l’un de ses principaux alliés aura été son ministre des Armées, puis premier ministre, Sébastien Lecornu, un « amateur de chant grégorien », constatent ces auteurs visiblement bien informés.
Les historiens auront tout le loisir de se pencher sur le bilan politico-diplomatique d’Emmanuel Macron. D’ores et déjà, on peut toutefois mesurer que ses réalisations sur le plan institutionnel sont indéniables. Les auteurs résument le tout en évoquant une « réforme d’une coordination nationale du renseignement à l’Élysée qui a multiplié par six ses effectifs, institutionnalisation du conseil de défense, augmentation du budget et des effectifs des services de renseignement » et la sortie de terre de « nouveaux sièges flambant neufs » pour la DGSE et la DGSI. Non verbis sed rebus.
Le travail méticuleux et la plume élégamment cultivée d’Antoine Izambard et de Pierre Gastineau — qui n’hésitent pas à convoquer Charles Péguy — lèvent le rideau sur un univers fascinant, au carrefour des grandes mutations qui redessinent l’ordre du monde.
Le mérite de ces décrypteurs du monde secret est de rappeler que le renseignement demeure l’un des fondements de la puissance des États. À l’heure où la rivalité entre grandes puissances s’intensifie, les batailles se nouent souvent loin des regards, bien avant de se livrer sur les champs de bataille.
Les disciples de Malotru et de Phénomène, comme ceux de 007, ont assurément de très beaux jours devant eux.
Du cousu main.
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Antoine Izambard et Pierre Gastineau, Les espions du président, Paris, Albin Michel, 2025, 208 pages.
