Rien ne permet de rattacher Giorgia Meloni au fascisme

La présidente du Conseil italien Giorgia Meloni (News18)

Dans la foulée de la publication de ma recension de son très documenté et agréable Les hommes de Mussolini, l’auteur et historien Frédéric Le Moal a généreusement accepté de répondre à quelques questions. Voici le contenu de cet échange extrêmement instructif et agréable.

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M. Le Moal, dans Les hommes de Mussolini, j’ai été frappé de constater l’importance et la portée des forces en présence – monarchie, Église et forces armées – avec lesquelles Mussolini devait composer. Diriez-vous que le Duce avait les mains attachées dès le départ?

Mussolini lui-même a reconnu en 1944 que la révolution fasciste s’était arrêtée devant le palais royal. Ce qu’il exprimait par ce raccourci, c’était la réalité du contre-pouvoir que représentait la Couronne – et par là une limite à son propre pouvoir – puisque le Duce, tout dictateur fût-il, n’occupa jamais le poste de chef de l’État. Il demeura Premier ministre, ce que Victor-Emmanuel III aimait lui rappeler en l’appelant Presidente (allusion à sa fonction pourtant abolie en droit de président du Conseil).

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La ruse, cette égalisatrice de puissance

La série télévisée Valley of Tears (La vallée des larmes) diffusée sur HBO Max relate le début de la guerre du Kippour – jour le plus sacré du calendrier juif – qui a été initiée par la Syrie et l’Égypte le 6 octobre 1973. Dans cette série, un jeune officier du renseignement, Avinoam, s’évertue sans succès à prévenir ses supérieurs du danger qui guette Israël par les informations qu’il est parvenu à glaner en espionnant des conversations téléphoniques syriennes. Jérusalem sortira vainqueure du conflit 19 jours plus tard, mais la conscience nationale restera traumatisée par cet épisode.

« La surprise est bien plus que la moitié de la bataille », comme l’évoque Rémy Hémez dans son livre Les Opérations de déception : Ruses et stratagèmes de guerre (Perrin). En octobre 1973, nous dit-il dans son exposé enlevant, « deux mythes de la société israélienne se sont effondrés : l’invincibilité de l’armée et l’infaillibilité des services de renseignements. » Les Israéliens étaient pourtant bien avisés, mais ils ont été bernés par ce que le militaire-chercheur désigne comme étant le « biais de confirmation », cette « […] tendance à ne rechercher, et à ne trouver pertinentes, que les informations qui confirment nos préconceptions. » Au lieu de focaliser sur les intentions de l’adversaire, l’attention a été portée sur les capacités, ce qui a eu pour effet de bercer Israël d’un faux sentiment de sécurité en raison de la supériorité de ses forces militaires.

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Churchill was better at strategy than politics

Professor Simon J. Ball (University of Leeds)

I recently reviewed Professor Simon J. Ball’s revealing book about the battle of Alamein (The Folio Society). He generously accepted to answer few questions for this blog, and I take immense pleasure in sharing the content of our exchange with you today. I trust you will enjoy reading it.

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Professor Ball, I might be wrong, but I have a feeling that the Mediterranean theater during World War II has been overlooked. Why is it important to pay more attention to it? How crucial was it in the big picture of the conflict? 

SJB: The war in the Mediterranean was of central importance. It blew apart the idea of the Mediterranean as a unified zone, although all the major powers tried to engineer integration at some points. Oddly the idea of the Mediterranean as an integrated politico-economic-cultural area, “breathing with the same rhythms”, was popularized by Fernand Braudel in the late 1940s.

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The Crown as a Geopolitical Player

“The worst thing for a monarchy is not hostility, but indifference”, writes Katie Nicholl in her book The New Royals: Queen Elizabeth’s Legacy and the Future of the Crown (Hachette Books). I was reminded of that crucial notion when I took note of a recent poll conducted in Canada, according to which “[…] only 19 percent of Canadians would prefer that the country remain a monarchy, down 12 points since a similar poll conducted in September 2022.

The Crown has visibly not lost its appeal in the UK, but the warning signs in places like Canada, Australia, and New Zealand – just to name these – would be ignored at great peril.

The author, one of the keenest observers of the Crown and a gifted writer who has acquired first-hand knowledge of her subject, exposes the challenges facing the successors of Queen Elizabeth II while brushing the personal traits of the actors who are and will be called upon to meet them.

King Charles III was the longest-serving Prince of Wales, a title created in 1301 after “[…] King Edwards I conquered Wales and gave the title to his son”. With the help of genetics and a life of privilege, his reign might span a few decades, but most consider it transitional.

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“S’attaquer au groupe Wagner, c’est s’attaquer à Poutine”

Vincent Crouzet (Robert Laffont Canada)

Dans la foulée de ma recension de son excellent roman Service Action – Sauvez Zelensky!, l’auteur Vincent Crouzet a généreusement accepté de répondre à mes questions.

Je suis très heureux de partager cet entretien ici.

M. Crouzet, d’où est venue votre inspiration pour écrire au sujet de l’espionnage et des Forces spéciales?

C’est une idée que j’ai depuis longtemps : raconter le travail au quotidien du Service Action de la DGSE, et inscrire les intrigues dans la conjoncture internationale. Aussi jouer sur l’aspect très contemporain de mes histoires, pour leur apporter tout le réalisme nécessaire. Je développe cette série sous le pseudo de Victor K., mais sous mon vrai nom, Vincent Crouzet, j’ai déjà à mon actif sept romans d’espionnage…

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Joe Biden: Leader of the Free World

“To every man there comes in his lifetime that special moment when he is figuratively tapped on the shoulder and offered a chance to do a very special thing, unique to him and fitted to his talents,” declared Winston Churchill. For many, that hour comes early. For some, like the heroic British Prime Minister, it comes later. For others, like US President Joe Biden, it comes even later in life.

As we commemorate today the tragic first anniversary of the murderous onslaught launched by Vladimir Putin against Ukraine, it seems fitting to write about one of the best political biographies I have read in a long time. The Fight of His Life: Inside Joe Biden’s White House (Scribner) is required reading for anyone seeking to understand the character of the 46th President of the United States.

In the summer of 2017, the events surrounding the extreme-right manifestations in the streets of Charlottesville convinced former Vice President Biden that Donald Trump “was giving evil a safe harbour”, thus contributing to the Democratic politician’s decision to run. The combat for 2020 was between good and evil. And no one was better equipped than Joe Biden to lead it.

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L’espoir renaît en 1942

Les auteurs Julien Peltier et Cyril Azouvi (YouTube)

Dans la foulée de ma recension de leur formidable livre 1942 – la « bissectrice de la guerre » – les coauteurs Cyril Azouvi et Julien Peltier ont aimablement accepté de répondre à quelques questions pour ce blogue. Je suis très heureux de livrer ici le contenu de notre échange.

D’entrée de jeu, avez-vous fait des découvertes qui ont suscité votre étonnement dans la rédaction de 1942?

Cyril Azouvi : Aucune « découverte » à proprement parler : l’importance de cette année charnière est connue de tous les historiens de la Seconde Guerre mondiale. Il est de notoriété publique que l’histoire a basculé en 1942 sur tous les fronts (Pacifique, Afrique du Nord, Russie), mais aussi dans bien d’autres domaines (la course à la bombe atomique, la constitution des Nations unies, la Résistance, la Shoah, etc). S’il y a eu découverte, elle a été d’ordre plus personnel : je me croyais savant que cette période, sur cette année et sur ces sujets. J’ai découvert, en plongeant dans le détail, que mes connaissances étaient somme toute assez floues et lacunaires. Ça a été une leçon de modestie! Et, du coup, un travail passionnant.

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The distorted memory of Alamein

British soldiers during the second battle of Alamein (The Times of Israel)

“History will be kind to me for I intend to write it”, declared Winston Churchill. That quote might reveal why the second battle of Alamein seems only to reach a limited audience of military history specialists and enthusiasts. In terms of visibility and shelf space, Alamein doesn’t rank with D-Day, Stalingrad, or Bastogne.

Knowing that the battle stopped Field Marshal Erwin Rommel’s advance on Egypt during the turning point year of 1942, one can reasonably wonder why that is so. In a nutshell, “the absence of the victors left plenty of room for the ‘losers’ to have their say. […] the British state’s insistence on not telling a national narrative over-represented the voices of its enemies”, explains historian Simon Ball in The Folio Society edition of his insightful history of the battle fought in the sands of North Africa in October and November 1942.

Material rather than manpower would have been the drivers of the Allied victory. In sum, “the Axis had lost the battle for four reasons: enemy air superiority; the poor performance of the Italian troops; the Eighth Army’s superiority in modern weapons; and their own lack of fuel.” Rommel became an icon – a phenomenon I observed on numerous occasions while visiting military museums in the United Kingdom – and his opponent, Field Marshall Bernard Montgomery drew flak from “old régime” figures who could not stomach the methods of this iconoclast figure who privileged meritocracy. The tenants of that school preferred to give way to Rommel rather than applaud the success and qualities of Montgomery. That phenomenon is regrettably still observable to this day.

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Sauvez Zelensky!

« Volodymyr n’a pas peur de mourir. Je le sais. Il est habité par autre chose. Il est déjà ailleurs », déclare le président de la République française au colonel Coralie Desnoyers, chef du Service Action – bras armé de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) dans les premières heures de la guerre lancée contre l’Ukraine par Moscou.

Dès les premières heures de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes à l’aube du 24 février 2022, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’élève immédiatement au-dessus de la mêlée des chefs ordinaires. Sa réaction, ses interventions, son courage attachant, le distinguent des dirigeants que l’on sait habituellement allergiques aux risques. La politique n’est-elle pas l’art de survivre? Ce logiciel est étranger au héros ukrainien.

Il refuse obstinément de quitter Kyiv, demandant des munitions au lieu d’un taxi. Dans un scénario fiction, le président français s’engage à assurer sa sécurité, notamment face à un commando du groupe Wagner (ainsi nommé « en raison de la fascination de son chef et créateur, Dmitri Outkine, néonazi russe, pour Adolf Hitler. Ce même Outkine décoré par Vladimir Poutine dans l’ordre du Courage au Kremlin ») ayant pour mission de lui offrir un billet pour l’éternité. Cette tâche échoit aux hommes et aux femmes du Service Action – des personnages qui n’ont rien à envier à James Bond.

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Pie VII: Victime et vainqueur de Napoléon

Pendant son règne Napoléon a affronté des généraux et des hommes d’État dont les noms remplissent les pages de l’histoire. On peut notamment penser au duc de Wellington, au tsar Alexandre 1er ou à l’empereur François 1er d’Autriche. C’est principalement par la force des armes que l’empereur des Français est parvenu à bâtir son empire et sa réputation. Le militaire et théoricien prussien Carl von Clausewitz ne le considérait-il pas comme étant un dieu de la guerre?

Il est cependant une autre figure directement liée avec le ciel face à laquelle Napoléon n’est jamais parvenu à avoir le dessus. Je parle ici du pape Pie VII. Je n’évoque pratiquement jamais les figures ou les sujets d’ordre religieux sur ce blogue. Pourquoi faire exception aujourd’hui? Tout d’abord parce que Barnaba Chiaramonti était un moine bénédictin – un ordre pour lequel j’ai toujours nourri une profonde admiration. Il y a aussi le fait que je me suis toujours beaucoup intéressé aux figures qui se sont élevées, d’une manière ou d’une autre, contre Napoléon.

J’étais donc impatient de plonger dans la biographie que lui consacre l’historien Jean-Marc Ticchi et que les Éditions Perrin ont récemment publiée. Quel ne fut pas mon plaisir de découvrir un personnage aux antipodes des caricatures sur lesquelles reposait jusqu’alors mon appréciation de Pie VII. Personnage « qui s’est montré un ami véritable de dame Pauvreté » et très généreux, celui qui a pris le nom de dom Gregorio en entrant au monastère « […] est traité sans guère d’égards par des confrères qui le logent à côté d’un fourneau rendant sa cellule invivable en été… » Ce détachement des biens et du confort terrestres lui seront plus qu’utiles dans la passe d’armes qui l’opposera à Napoléon quelques années plus tard.

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