Le réalisme de Donald Trump

Je suis plongé depuis quelques jours dans la biographie de Turenne, ce grand capitaine qui figurait parmi les figures héroïques qui ont inspiré Napoléon, par Arnaud Blin. L’auteur y expose que la formation de son sujet a coïncidé « avec l’apogée du « siècle de fer », période allant du milieu du XVIe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle », une époque faste dans l’histoire de la polémologie. Observant, dans une lecture collée sur l’actualité, le glissement du monde vers ce qu’il qualifie de « logiques impériales », Dominique de Villepin écrit, dans son dernier ouvrage Le Pouvoir de dire non, que « nous sommes entrés dans un nouvel âge de fer ». Quatre siècles séparent la vie de Turenne du parcours de l’ancien premier ministre français, mais la compréhension de la géopolitique qui tient les rênes de la gouvernance du monde n’a rien perdu de son importance — de sa nécessité.

Les rayons des librairies sont bien garnis de toutes ces couvertures qui affichent le mot géopolitique. Dans le contexte actuel, c’est à la fois pertinent et vendeur. Étant moi-même féru du sujet, j’y succombe volontiers. L’un des meilleurs titres qu’il m’a été donné de dévorer récemment est le Nouveau dictionnaire amoureux de la géopolitique (Plon), d’Hubert Védrine, qui fut aux premières loges de la vie internationale auprès du président François Mitterrand — en tant que proche conseiller — puis de Jacques Chirac, comme ministre des Affaires étrangères durant la cohabitation avec Lionel Jospin.

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La Chine, cette nouvelle thalassocratie

Sillonnant les points chauds de la planète et déjouant les complots ourdis par des puissances maléfiques jusque dans l’espace, Tintin est sans doute le plus illustre géopoliticien du XXᵉ siècle — et sa légende n’est pas près de s’estomper. Les circonstances actuelles aidant, sa pertinence ne fait que se confirmer. Prenons simplement Le Lotus bleu. Le jeune reporter y suit la trace d’un réseau international de trafiquants d’armes et d’opium déjà mis au jour dans Les Cigares du Pharaon. Le cinquième album d’Hergé se déroule ainsi dans une Chine écartelée entre les grandes puissances de l’époque — la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis et le Japon — qui imposent au pays une diplomatie de la canonnière destinée à asseoir leurs intérêts économiques et politiques.

Dans son brillant ouvrage Géopolitique de la Chine : Une nouvelle thalassocratie (PUF), le spécialiste de géopolitique maritime et militaire Hugues Eudeline rappelle que « faute d’avoir pu disposer d’une force militaire et navale moderne, l’empire du Milieu a été contraint de faire des concessions et a subi une humiliation dont la mémoire se transmet de génération en génération. » L’auteur détaille comment la Chine a navigué « pas à pas » vers son positionnement actuel de compétitrice à la domination des États-Unis, ces « héritiers historiques de la Grande-Bretagne », en tant que puissance maritime.

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Le caractère bien trempé de JFK

Les 3 et 4 juin 1961, John F. Kennedy rencontre pour la première fois son vis-à-vis soviétique Nikita Khrouchtchev à Vienne. Ce sommet ne se déroule pas sous les meilleurs auspices pour celui qui occupe la Maison-Blanche depuis moins de six mois. Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 12 au 13 août, le Mur de Berlin sort de terre sur ordre de Moscou. De ces deux épisodes, le maître des horloges du Kremlin pouvait déduire « qu’il avait décidément affaire à un interlocuteur pouvant être intimidé à peu de frais. Et que l’installation de missiles soviétiques à Cuba ne provoquerait pas de réaction à la Maison-Blanche qui se résignerait sans doute, mise face au fait accompli », pour citer l’observation de Georges Ayache dans son dernier livre Cuba 1962 – La crise des missiles (Éditions Perrin).

Au-delà de l’affrontement géopolitique, la crise des missiles se veut un choc générationnel. 23 ans séparent les deux protagonistes. En comparaison avec le tempérament remuant de l’ancien séide de Staline, le chef de file du Parti démocrate affiche une santé des plus précaires. À cet égard, l’auteur évoque la présence dans l’entourage présidentiel immédiat du « responsable du fameux sac en cuir brun marqué « effets personnels du président » qui contenait les médicaments à tenir en permanence à la disposition de JFK en dehors du bureau Ovale. » On en dénombrait une dizaine… Il est donc aisé de le mésestimer. Mais le 35e président a été blanchi sous le harnais des épreuves.

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Thomas Jefferson ou l’ambivalence d’un visionnaire

D’entrée de jeu, un aveu s’impose : hormis une visite au Jefferson Memorial à Washington, D.C., par un froid mordant de janvier, le troisième président des États-Unis ne m’avait jamais vraiment captivé. C’était avant de plonger dans la remarquable biographie signée Laurent Zecchini à son sujet.

« Jefferson est donc un acteur historique majeur de l’hyperpuissance que sont devenus les États-Unis, un « père fondateur » du concept de « destinée manifeste » partagé par tous ses successeurs, mélange de l’« empire de la liberté » vanté par Jefferson et de l’« impérialisme américain » souvent voué aux gémonies. C’est son principal succès de politique étrangère », dévoile l’auteur.

Durant sa présidence, les États-Unis procéderont à l’acquisition du territoire de la Louisiane – un « vaste territoire [qui] a permis la création de quelque quatorze États américains d’aujourd’hui » et jette les bases de l’entrée de la Floride dans l’Union sous la présidence de James Monroe en 1819. Ainsi sanctuarisés, les États-Unis pourraient marcher sur la voie d’un isolationnisme dont Thomas Jefferson fut l’un des pionniers. La table est mise pour les chapitres à venir de l’histoire du pays.

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Okinawa: pivot stratégique du Pacifique

Fasciné par l’histoire militaire depuis mon plus jeune âge, mon imaginaire a été nourri des récits du débarquement en Normandie, de la bataille d’Arnhem – cet objectif trop ambitieux qui valut tant de reproches à Montgomery – ou encore de la légendaire bataille d’Angleterre, aux premières heures du conflit. Comme beaucoup sans doute, la guerre du Pacifique n’évoquait pour moi que le lointain écho d’un sacrifice immense, porté avant tout par les troupes américaines. Pour dire vrai, je méconnaissais largement ce théâtre, encadré qu’il était par les parenthèses marquantes de l’attaque de Pearl Harbor et de la capitulation du Japon après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki.

Comment oublier les bons moments passés à regarder les épisodes de la série télévisée Les Têtes brûlées, avec le légendaire « Pappy » Boyington, que je suivais religieusement, l’étonnement teinté d’émotion lors d’une visite au monument d’Iwo Jima à Washington, D.C., ou encore l’admiration profonde que m’inspirait le caporal Desmond T. Doss dans Hacksaw Ridge ? Pourtant, une sérieuse lacune demeurait, à laquelle il me fallait remédier. L’historien militaire Ivan Cadeau y apporte une contribution précieuse dans son ouvrage Okinawa 1945 (Éditions Perrin).

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JFK, ce tueur de charme

« Les lois sont comme les saucisses. C’est mieux de ne pas voir leur préparation », clamait l’homme d’État allemand Otto von Bismarck. Il en va des victoires électorales comme du processus législatif, puisque la fréquentation des arcanes de ces exercices démocratiques offre souvent la possibilité d’observer des épisodes baroques. Un exemple éloquent de cette affirmation se trouve entre les deux couvertures du dernier livre de l’ancien diplomate Georges Ayache, 1960 : La première élection moderne de l’Amérique (Perrin).

Aussi bien l’avouer d’entrée de jeu, j’ai grandi en m’abreuvant de la légende de JFK. Rien n’aurait pu déboulonner la statue mémorielle que lui avait érigée mon père. J’ai donc toujours nourri un vif intérêt pour ce président qui repose maintenant au panthéon de l’histoire américaine, à l’ombre des magnolias au cimetière national d’Arlington, en Virginie. Les chemins de traverse de mes années universitaires m’ont toutefois amené à la rencontre de celui qui souhaitait barrer la route du premier catholique à accéder au Bureau Ovale, l’insubmersible Richard Nixon.

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Dans l’intimité des présidents américains

La présidence des États-Unis se prévaut d’une influence inégalée dans le monde. Pas une journée ne s’écoule sans que les plateformes d’informations ou de médias sociaux n’y fassent référence. Parfois, elle agace en raison de la perception véhiculée à propos de celui qui est appelé à travailler dans le Bureau Ovale. Acteur de série B, Ronald Reagan était vilipendé pour son prétendu déficit d’intellect. Idem pour George W. Bush. Mais jamais elle ne cesse de captiver. Et c’est redevable à la personnalité de ces grandes pointures qui sont parvenues à succéder aux immortels que sont devenus George Washington, Thomas Jefferson ou Abraham Lincoln.

C’est justement avec ce dernier que Thomas Snégaroff débute son fascinant ouvrage Dans l’intimité des présidents américains (Tallandier). En le choisissant pour présider aux destinées de la nation, « les Américains veulent élire un homme qui leur ressemble, et surtout qui met en musique le mythe d’une Amérique des possibles. » Au-delà des prises de position et des événements cruciaux qui jalonnent l’histoire des États-Unis, l’auteur s’emploie à éclairer un aspect fondamental de chacune des personnalités alimentant les portraits esquissés, c’est-à-dire son inimité, parce qu’ « elle donne à voir, derrière les grands discours et les beaux costumes, la vérité d’un homme. »

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Ike, le bien-aimé

La politique américaine est omniprésente. Ses grandes personnalités irriguent l’actualité et influencent le cours de l’histoire. À quelques jours de l’investiture du président Donald Trump pour un second mandat non consécutif, il m’apparaît pertinent de commenter la personnalité de l’un de mes présidents favoris, Dwight D. Eisenhower, à la lumière d’une excellente biographie que lui consacre l’universitaire Hélène Harter.

Dans Eisenhower : Le chef de guerre devenu président, elle retrace le parcours d’un homme qui a su tracer sa voie en misant sur des qualités singulières.

Les commémorations du 80e anniversaire du débarquement en Normandie le 6 juin 2024 ont permis à cette figure de proue des Forces alliées de faire une nouvelle apparition dans l’espace médiatique. À bon droit, puisque la contribution de celui qui « a réussi cinq débarquements » fut essentielle à la planification et au bon déroulement du « Jour J ». Tout au long de sa carrière militaire, ce fils du Kansas aura gravi méthodiquement les échelons. L’historienne spécialiste des États-Unis à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne résume éloquemment son passage au Département de la guerre, entre 1929 et 1935. « Il est compétent et il sait prendre des initiatives. Les entrepreneurs qu’il a rencontrés l’apprécient aussi. Il est diplomate et arrondit les angles quand les militaires ont la réputation d’être portés aux échanges rugueux en cas de désaccord », écrit-elle à propos de cet organisateur hors pair qui aura été aux premières loges du passage des forces américaines d’une 17e place mondiale à celle d’instrument incontournable dans « l’arsenal de la démocratie ». C’est tout Eisenhower qui est résumé dans cet extrait.

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Pour Kissinger, le désordre est le mal absolu

À 99 ans, son esprit et sa plume demeurent toujours aussi aiguisés. Henry Kissinger distille son expertise aguerrie des relations internationales et, malgré les controverses suscitées comme lorsqu’il conseillait que l’Ukraine devienne « […] un État-tampon entre la Russie et l’Union européenne », ses lumières sont toujours aussi éclairantes parce qu’elles sont dénuées de l’émotion chevillée au corps de la « tyrannie de l’instant ».

Henry Kissinger m’accompagne intellectuellement depuis mes années universitaires, alors que je me plongeais dans son livre-phare Diplomatie et que je partais à la recherche de sa dernière tribune. Nous n’avions pas accès aux banques de données à cette époque. L’exercice n’était donc pas aussi simple et rapide qu’aujourd’hui. Il ne cesse depuis de me fasciner et je prête toujours une oreille très attentive à ses propos.

J’étais donc extrêmement heureux de plonger le nez dans la biographie que lui a récemment consacré le diplomate français Gérard Araud. Henry Kissinger : le diplomate du siècle (Éditions Tallandier) propose un tour d’horizon solide de la vie, de la pensée et de l’oeuvre du grand homme. Alors que l’Holocauste frappe son Allemagne natale, l’adolescent juif de 15 ans arrive avec sa famille aux États-Unis en août 1938. C’est le début d’un parcours exceptionnel qui verra le jeune académique s’épanouir dans les cercles du pouvoir américain après la Seconde Guerre mondiale.

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De Gaulle aurait condamné sans appel l’intervention russe en Ukraine

Le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev en compagnie du Général de Gaulle (source Histoire & Civilisations)

J’ai récemment eu le privilège d’adresser quelques questions à l’historien et auteur de renommée internationale Éric Branca, dans le contexte de la guerre en Ukraine. Avec un retard pour lequel je suis désolé, il me fait grand plaisir de publier aujourd’hui cet entretien qui soulève des aspects éclairants.

Voici donc le contenu de notre échange.

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BookMarc : Monsieur Branca, sans vouloir tomber dans l’imprudence d’une conjecture, disposons-nous d’indices pour savoir comment de Gaulle aurait réagi à la suite de l’invasion de l’Ukraine le 24 février dernier?

Éric Branca : Il est toujours périlleux de faire parler les morts ou de dire ce qu’ils auraient fait, mais il est relativement simple de savoir ce qu’ils n’auraient pas fait, sachant ce qui a constitué la logique profonde de leur existence et de leur action, en l’occurrence l’indépendance de la France et sa mise au service de la paix en luttant contre les empires.

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