« Britannia règne sur les flots » (Britannia rules the waves). Tout passionné d’histoire a déjà entendu le célèbre hymne patriotique Rule, Britannia ! Celui-ci évoque la suprématie maritime de la Grande-Bretagne à une époque où elle faisait partie des plus grands empires de l’histoire. L’issue de la guerre d’indépendance des États-Unis allait toutefois marquer un changement de cap dans le positionnement de Londres en Amérique du Nord.
C’est dans la petite ville de Yorktown, en Virginie, que les forces britanniques de Lord Cornwallis furent contraintes de capituler, le 19 octobre 1781. Les tuniques rouges « subissent littéralement l’humiliation de cette défaite devant des soldats américains soi-disant désordonnés, déguenillés et sans commandement unifié », pour reprendre les termes du général Vincent de Kytspotter, qui consacre un excellent livre chez Perrin à ce tournant décisif de l’histoire militaire et géopolitique.
Sans le concours précieux des soldats français, on voit mal comment les insurgés américains auraient pu remporter une victoire aussi déterminante. Versailles entend laver l’affront de la défaite encaissée à l’issue de la guerre de Sept Ans et manifester « l’ambition de s’afficher comme une puissance d’équilibre en Europe mais également dans le monde. ». Pour damer le pion à « celle qui était encore la plus forte armée du monde », Louis XVI dépêche en Amérique « l’officier général en activité le plus expérimenté de l’armée royale », le général Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau, afin de soutenir les révolutionnaires américains.
Rochambeau a pour mission de seconder le général George Washington et de coordonner avec lui les opérations des forces françaises et américaines. Loin de l’image que je me faisais d’un noble soumis aux desiderata du seigneur de Mount Vernon, l’auteur évoque les tensions initiales entre les deux alliés. C’est ainsi que les deux hommes « s’opposent sur le plan de campagne et la question du siège de New York », Rochambeau finissant par se ranger aux arguments de Washington, les capacités françaises de déploiement maritime vers le sud étant insuffisantes. Les relations qui se développent progressivement entre les deux stratèges — l’Américain prenant notamment l’initiative de souligner l’anniversaire de son vis-à-vis français — facilitent la coordination de leurs forces, tandis que les Britanniques souffrent notoirement d’un « manque de cohérence stratégique ».
Cette convergence d’objectifs amène Washington à reconnaître « qu’aucune action terrestre d’envergure ne soit conduite sans la maîtrise des mers par la flotte française ». Cette conviction contribue à orienter la campagne vers Yorktown, tandis qu’une manœuvre de diversion laisse croire aux Britanniques que les alliés préparent une offensive contre New York.
Retranchés dans leur bastion de la péninsule d’York, Lord Charles Cornwallis et ses tuniques rouges se retrouvent pris dans un étau qui se resserre après la victoire de l’amiral de Grasse à la bataille de la baie de Chesapeake, le 5 septembre 1781. Cette défaite prive la Royal Navy de la possibilité de rétablir sa maîtrise de la zone et de secourir les assiégés par mer. L’« indiscutable supériorité navale française » contribue ainsi directement à l’issue du siège, où se trouvent notamment des soldats écossais, allemands et loyalistes.
Fort de son expérience d’officier de cavalerie blindée et d’une connaissance approfondie de ce sujet qui le passionne, l’auteur entraîne le lecteur au plus près des opérations. On accompagne les soldats américains et français dans le creusement des tranchées parallèles aux redoutes de Yorktown, tandis que les troupes anglo-allemandes tentent de tenir leurs positions durant ces journées fatidiques où l’équilibre des forces bascule.
Chemin faisant, il nous apprend que « cette guerre demeure très européenne par essence et l’ensemble des termes techniques usités sont en langue française. » Pour paraphraser l’expression du journaliste américain Edward R. Murrow qui fut empruntée par John F. Kennedy à propos de Winston Churchill durant la Seconde Guerre mondiale, la langue française a ainsi été mobilisée sur le champ de bataille. De quoi réjouir un francophone féru d’histoire militaire!
Le général de Kytspotter brosse également le portrait de personnages hors du commun. Il évoque notamment que, après la fin des hostilités, le général Cornwallis a contracté un emprunt de 100 000 écus auprès du général de Rochambeau afin de subvenir à ses besoins et à ceux de ses hommes. Revenu à New York, sa dette fut remboursée et « une cargaison d’une centaine de bouteilles de bière brune anglaise » fut offerte au commandant français pour le remercier. L’anecdote est délicieuse et témoigne d’une courtoisie remarquable entre deux anciens adversaires.
Ne serait-ce que pour le récit de cette opération figurant parmi les plus marquantes de l’histoire militaire, l’ouvrage mérite d’être découvert ou approfondi. Le récit des combats sur les terrassements de Yorktown et des affrontements au large de la Virginie éclaire les conditions qui ont rendu possible cette victoire franco-américaine. Mais il y a beaucoup plus.
Les lecteurs attentifs aux leçons de l’histoire y trouveront aussi une réflexion toujours actuelle. De l’Ukraine face à la Russie aux tensions maritimes en mer Rouge, les conflits contemporains rappellent que la puissance militaire ne se mesure pas uniquement aux effectifs ou aux armements. La capacité à mobiliser des alliés, à coordonner les opérations et à maîtriser les voies d’approvisionnement peut profondément infléchir les rapports de force. La fluidité des relations entre les commandements alliés constitue, à cet égard, un facteur déterminant. Un adversaire n’est jamais aussi fort que les alliés qu’il parvient à fédérer.
Ce livre est riche en qualités et en enseignements. J’en retiens deux en particulier. Sur la forme, l’auteur privilégie une écriture accessible, qui évite les écueils d’une technicité militaire parfois rébarbative. Sur le fond, l’ouvrage dépasse largement le simple récit historique en suscitant une réflexion sur les équilibres géopolitiques contemporains. Pour anticiper les points de bascule à venir et mieux comprendre ceux qui façonnent notre présent, rien de tel que d’éclairer les inflexions du passé. Historia est magistra vitae, comme l’exprimait Cicéron.
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Général Vincent de Kytspotter, Yorktown – Octobre 1781 – La victoire franco-américaine qui a consacré l’indépendance des États-Unis, Paris, Éditions Perrin, 2026, 396 pages.
