Vladimir Poutine et la nouvelle armée russe

Lundi prochain, les troupes russes défileront au pas d’oie sur la Place rouge. Elles sont déjà en répétition sur la rue Tverskaya. Les forces militaires profiteront également de l’occasion pour faire parader l’attirail qui forme l’arsenal de Moscou. Le Jour de la Victoire est toujours un moment fort dans la psyché russe, en raison de la place dominante occupée par la guerre dans l’histoire du pays.

Depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février dernier, l’armée russe est omniprésente dans l’actualité internationale et sa performance outre-frontière soulève plusieurs questions et observations.

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« La guerre d’Ukraine a contribué à une détérioration des relations sino-américaines » – Jean-Pierre Cabestan

Les présidents chinois, Xi Jinping, et des États-Unis, Joe Biden (source Al Jazeera)

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Je publie aujourd’hui la deuxième partie de l’excellente entrevue que j’ai récemment réalisée avec le sinologue et auteur réputé Jean-Pierre Cabestan.

Professeur, à la page 132 de votre livre Demain la Chine : guerre ou paix?, vous écrivez : « La mauvaise nouvelle est que même si les États-Unis remportent la bataille du blocus [contre Taiwan], ils ne sont pas certains de gagner la guerre : Taiwan est plus proche de la République populaire que du continent américain et Pékin est probablement plus résolu que Washington à arriver à ses fins. » Observez-vous une baisse de détermination chez les élites américaines par rapport à Taiwan?

Non pas pour l’instant, et pas du tout dans un avenir prévisible. Cette considération porte sur le long terme et surtout dans le contexte postérieur à une tentative chinoise de prise de contrôle de Taiwan par des moyens militaires. Le rapport des forces actuels dans le Pacifique occidental contraint déjà les États-Unis de recourir à des moyens asymétriques pour espérer contrer toute opération de l’APL (Armée populaire de libération).

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« L’invasion de l’Ukraine par la Russie complique les choses pour Xi Jinping » – Jean-Pierre Cabestan

Source: Financial Times

Dans la foulée de ma recension de son dernier livre, le sinologue réputé Jean-Pierre Cabestan, qui est professeur de sciences politiques à la Hong Kong Baptist University, a généreusement accepté de m’accorder une entrevue. Étant donné sa longueur, j’ai décidé de la publier en deux parties.

Puisqu’il y est question de la Chine et de l’impact de la guerre en Ukraine sur les relations entre Pékin et Washington, ses observations mettent en lumière une dynamique incontournable dans les relations internationales.

Voici le contenu de notre échange.

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Professeur Cabestan, dans votre excellent livre Demain la Chine : guerre ou paix?, vous évoquez souvent la notion de « passion et de poudre ». Nous en observons actuellement une manifestation ailleurs sur le globe, en Ukraine. Quelle est votre lecture de l’attitude de la Chine dans la guerre initiée par Moscou en Ukraine? Pensez-vous que l’attitude du Kremlin vient brouiller les cartes pour Xi Jinping?

L’invasion de l’Ukraine par la Russie complique les choses pour Xi Jinping, et pas seulement à propos de Taiwan. Elle montre que le passage du seuil de la guerre a de multiples conséquences, souvent incalculables, et peut déclencher une escalade, voire une nucléarisation du conflit, également difficilement prévisible et contrôlable.

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« Le soldat qui s’engage pour son pays n’est pas un fonctionnaire comme un autre »

Le médecin en chef Nicolas Zeller en opérations (source: médecin en chef Nicolas Zeller)

Dans la foulée de ma recension de son livre très interpellant Corps et âme : Un médecin des forces spéciales témoigne, le médecin en chef Nicolas Zeller a eu la grande amabilité d’accepter de répondre à quelques questions pour ce blogue, et ce, malgré un emploi du temps assurément très chargé à l’état-major des Armées à Paris.

À l’heure où des soldats sont bien malgré eux en vedette tous les jours dans l’actualité en raison de l’invasion de l’Ukraine, la réflexion et les observations de cet auteur qui allie la profondeur à des mots bien ciselés sont des plus pertinentes et éclairantes.

Voici donc le contenu de notre échange.

Au début de Corps et âme, vous dénoncez le désintéressement envers le secteur de la Défense, « sous le prétexte paresseux qu’on l’a confiée à des salariés. » Vous touchez là un point crucial. Il est certes possible de montrer les politiciens du doigt à cet égard, mais comment pouvons-nous, individuellement, contribuer à renverser cette tendance?

En prendre conscience déjà. C’est même l’essentiel. Dès lors qu’un citoyen considère que le soldat qui s’engage pour son pays n’est pas un fonctionnaire comme un autre et qu’il lui reconnait un rôle d’exception dans la société, il redonne lui-même du sens à l’action de ce soldat. Ce rôle d’exception est clair : nous lui confions de porter la force pour nous protéger d’une menace existentielle. « Existentiel », cela signifie que s’il n’est pas là, s’il n’assure pas cette mission, je n’« existe » peut-être plus c’est-à-dire que je n’ai plus de « consistance », « je ne suis plus ». Sans lui, je n’existe pas dans la société.

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« Nous avons été trop mous avec Poutine »

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky (source: New York Post)

Les événements tragiques qui se déroulent en Ukraine depuis jeudi dernier me ramènent à la lecture du livre La honte de l’Occident, à l’intérieur duquel le journaliste Antoine Mariotti relate les tribulations diplomatico-militaires par lesquelles l’Occident a littéralement laissé le champ libre à Vladimir Poutine en Syrie. C’était il y a moins de 10 ans. Je ne peux m’empêcher d’identifier dans cet ouvrage la matrice du mode opératoire du Kremlin lorsqu’il décide que le temps est venu de faire déferler sa force militaire sur un sol étranger.

Je me suis donc entretenu avec M. Mariotti et j’ai recueilli ses observations relativement à la situation actuelle dans ce pays où Moscou veut imposer par les armes un second Holodomor (terme désignant la grande famine causée en Ukraine en 1932-1933 par Staline).

Voici le contenu de notre échange.

M. Mariotti, avez-vous été étonné de l’invasion de l’Ukraine par la Russie?

Pour être honnête, oui parce que j’avais « parié » qu’il n’irait pas. Je pensais que Poutine pousserait le bouchon aussi loin que possible pour mettre une pression diplomatique, politique et même militaire… mais je ne pensais pas qu’il s’engagerait dans une offensive si massive en Ukraine, pas en dehors du Donbass. Ce n’est toutefois pas une surprise et ce n’était pas impensable, comme ont pu le titrer certains médias, parce que cela fait des mois que l’on sait que le risque existe et plusieurs semaines que les États-Unis avertissaient qu’il allait envahir. Mais je pensais qu’avec cette pression, il ne lancerait pas une telle offensive.

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« Car ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort » – Saint-Exupéry

L’Occident, c’est regrettable et néfaste, a voulu effacer la guerre de son horizon psychologique. Dans les années 1990, j’étudiais au baccalauréat en histoire et j’avais invité le chargé d’affaires de la République fédérale de Yougoslavie à Ottawa à venir prononcer une conférence devant mes collègues et moi. Certains avaient critiqué cette activité, au prétexte que la polémologie appartenait aux oubliettes des champs historiques surannés. À la manière d’un Francis Fukuyama, l’avenir leur donnerait tort.

Mais cette disposition à gommer la res militaris prive nos sociétés d’une véritable compréhension du métier des armes et de sa finalité fréquente. « Préserver son armée de pertes devenues inacceptables d’une part et en donner une image d’invulnérabilité aux yeux de l’ennemi d’autre part sont des avantages indéniables de cette nouvelle forme de conflictualité : la guerre à distance, la guerre « zéro mort », écrit Nicolas Zeller dans Corps et âme (Tallandier). Dans ce témoignage percutant de vérités, ce médecin des Forces spéciales françaises rappelle pourtant que « […] la guerre tuera toujours des hommes. »

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« Xi Jinping est, hélas, le chef d’État actuel le plus impressionnant » – général Henri Bentégeat

Le Général (à la retraite) Henri Bentégeat (source: Alchetron)

Dans la foulée de ma recension de l’excellent livre Les ors de la République (Éditions Perrin) du général d’armée (à la retraite) Henri Bentégeat, j’ai soumis quelques questions à son attachée de presse. Très aimablement, il s’est empressé d’y répondre. C’est donc avec grand plaisir que je partage cet entretien avec vous.

Mon général, j’ai dévoré Les ors de la République avec énormément d’intérêt et de fascination. Vous y brossez un portrait fascinant des présidents François Mitterrand et Jacques Chirac. Mais comme vous avez naturellement côtoyé des chefs d’État étrangers, je me demandais lequel vous avait le plus impressionné et pourquoi?

Ayant côtoyé de nombreux chefs d’État, avec Jacques Chirac ou en tant que chef d’état-major des armées, j’ai quelque peine à désigner celui ou celle qui m’a le plus impressionné. Avant la campagne aérienne contre la Serbie qui a révélé son messianisme exalté, j’aurais volontiers cité Tony Blair, tant son enthousiasme souriant, sa simplicité et sa maitrise des dossiers me séduisaient. Je retiens donc plutôt Cheikh Zayed que j’ai rencontré au soir de sa vie. Celui qui présidait au destin des Émirats arabes unis, avait un charisme peu commun et sa sagesse proverbiale s’exprimait avec une douceur ferme et souriante, ouverte au dialogue sans céder sur l’essentiel. Chirac vénérait ce grand modernisateur respectueux des traditions et faiseur de paix.

Les présidents et leurs conseillers ayant pris goût à la disponibilité et à la discrétion du personnel militaire, le ministère de la Défense a été invité à détacher à l’Élysée des chauffeurs, des secrétaires, des maîtres d’hôtel et des rédacteurs pour le service du courrier…
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Le « général Morphée », vainqueur de la Révolution française

Questionné un jour dans un entretien privé à savoir s’il était impatient d’apprendre un jour la rédaction et la publication de sa biographie, un ancien ministre canadien des finances me répondit : « Pas du tout. J’aime mieux demeurer dans la légende que passer à l’histoire. » Cet épisode m’est immédiatement venu en mémoire lorsque j’ai débuté la lecture de La journée révolutionnaire : Le peuple à l’assaut du pouvoir 1789-1795 (Passés Composés) de l’historien Antoine Boulant.

Tout au long de son propos, l’auteur s’emploie à départager l’histoire de l’imaginaire. « Alors que l’imaginaire collectif associe volontiers la journée révolutionnaire à des combats sanglants et des tueries collectives, une analyse plus nuancée s’impose. » À plusieurs endroits, on mesure à quel point les journées révolutionnaires étudiées dans ces pages n’avaient rien de spontané. Seulement quelques centaines d’insurgés se retrouvaient devant les murs de la Bastille le 14 juillet 1789. La majorité des Parisiens ne faisaient pas partie de la foule révolutionnaire, les franges les plus misérables de la société y étaient minoritaires et ce n’est pas « une foule déguenillée » qui a pris d’assaut la Bastille et les Tuileries.

Quel ne fut pas également mon étonnement de constater à quel point la prise des armes servait les intérêts de personnages importants de l’establishment comme le duc d’Orléans, que l’on soupçonne notamment d’avoir financé les émeutiers. Et que dire du rôle déterminant des rumeurs, comme par exemple tout le bruit entourant le « banquet des gardes du corps » propagées dans une véritable campagne de relations publiques. De véritables Fake News qui n’ont rien à envier aux tribulations d’un certain politicien américain. Aussi bien l’avouer, je me suis senti à des années lumières du film culte La Révolution française de Robert Enrico et Richard T. Heffron que j’ai longtemps vénéré.

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La sérénité de Jacques Chirac

Le général Henri Bentégeat (à droite sur la photo) accompagnant le président Jacques Chirac dans son command-car le 14 juillet 2005 (Photo par Sebastien DUFOUR / Gamma-Rapho via Getty Images)

Allons enfants de la patrie…

Chaque 14 juillet, une partie de mon cœur se tient aux abords de l’avenue des Champs-Élysées et bat au rythme du magnifique défilé militaire qui y déambule. La fête nationale de la France a toujours été un moment fort pour moi. Un jour, je me promets d’y assister en personne.

Cette année, j’ai donc pensé solliciter le concours d’un auteur français dont j’admire beaucoup le parcours et le talent à nous livrer ses impressions sur cette journée importante.

Dans son excellent livre Les ors de la République, le général Henri Bentégeat, qui fut chef de l’état-major particulier du président de la République du 30 avril 1999 au 2 octobre 2002 et chef d’état-major des Armées (CEMA) du 30 octobre 2002 au 3 octobre 2006, partage avec ses lecteurs plusieurs aspects fascinants et révélateurs de la personnalité du président Jacques Chirac. Je pense notamment au fait où mention est faite que « ses voyages préférés » étaient « ses visites aux armées ». Et que la Défense était l’un des domaines « qu’il aimait le plus ». Dit autrement, Jacques Chirac était à l’aise et heureux auprès de la troupe. Il était donc naturellement dans son élément lors du défilé du 14 juillet.

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La Lumière au coeur des ténèbres

Le Major-général Guy Chapdelaine, Aumônier général des Forces armées canadiennes (Source: The Catholic Register)

L’année 2020 aura présenté un lot impressionnant de défis pour tous. L’Aumônier général des Forces canadiennes, le Major-général Guy Chapdelaine, n’a pas échappé à cette dynamique planétaire.

Féru d’affaires militaires et en prévision des fêtes de Noël et du Nouvel an, j’ai eu le plaisir et le privilège de m’entretenir avec lui pour discuter de cette année pour le moins particulière.

D’entrée de jeu, celui qui veille au bien-être spirituel des militaires canadiens avoue que le service de l’aumônerie en est à actualiser son offre de service, et ce, afin de demeurer au diapason des besoins des femmes et des hommes qui servent sous l’unifolié.

« Le gros de notre travail se situe à l’extérieur des chapelles. Nous devons être présents sur le terrain, auprès de nos militaires qui sont confrontés à la solitude, à des problèmes reliés au coût de la vie – comme par exemple sur la côte ouest – qui sont aux prises avec la pénurie des places en garderie, qui vivent des crises », de préciser le haut gradé qui cumule, avec plus de 6 ans, le plus long mandat dans l’histoire des forces à ce poste.

« Nous devons visiblement composer avec de nouvelles réalités et répondre à des besoins changeants auprès d’une clientèle appartenant à plusieurs confessions religieuses », d’ajouter celui qui participait au début du mois de décembre à une rencontre virtuelle avec la synagogue juive du Temple El Emanu Beth Sholom en compagnie du Lieutenant-général (retraité) Roméo Dallaire.

« Durant la première vague de la Covid-19, nos militaires ont été déployés dans les CHSLD et nous avions proposés que les aumôniers puissent les accompagner, d’une part pour apporter leur soutien à ces jeunes femmes et hommes confrontés à la mort – une réalité gommée dans notre société – mais aussi pour offrir un accompagnement spirituel à la clientèle frappée de plein fouet par la pandémie. Cette proposition a été déclinée pour des raisons de santé publique que nous comprenons très bien », de poursuivre le Major-général Chapdelaine qui affirme du même souffle que les membres de l’aumônerie sont toujours en première ligne des interventions militaires, et ce, même en zone de guerre comme ce fut notamment le cas en Afghanistan.

En dressant le bilan de l’année qui s’achèvera dans quelques jours, le Major-général se veut philosophe en exprimant que la pandémie a forcé tout le monde à s’adapter. « Les rencontres virtuelles n’étaient pas aussi développées qu’elles le sont maintenant. Beaucoup de temps et d’énergies étaient consacrées aux déplacements. Nous pouvons maintenant maximiser nos énergies grâce à la technologie », de se réjouir celui qui affirme du même souffle que le contact avec la troupe lui a beaucoup manqué. De par ses fonctions, l’Aumônier général se déplace autour du monde, du Koweït à l’Ukraine en passant par Israël, pour soutenir nos militaires. « J’ai eu l’impression, comme un peu tout le monde sans doute, d’avoir été privé de cette nécessité pour l’être humain d’être en contact avec les autres. »

Le Major-général Chapdelaine termine cependant sur une note d’espoir, en mentionnant que la fête de Noël, que nous célébrerons dans quelques heures, ainsi que la fête de Hanukkah qui fut célébrée par la communauté juive entre le 10 et le 18 décembre derniers, se veulent des fêtes de Lumière, une Lumière qu’il voit poindre pour l’année 2021 après des mois plus sombres. D’ici là, « il faut tenir bon », de conseiller le militaire qui se réjouit au passage de la nomination du Vice-amiral Art MacDonald au poste de Chef d’état-major de la défense. « Un gentleman de grande qualité humaine », de terminer le haut gradé originaire de mon coin de pays.

Je me permets de mentionner que le major-général Chapdelaine célèbrera les 4 messes de Noël à la Chapelle historique Notre-Dame-du-Bon-Secours de Montréal les 24 et 25 décembre. Il précise que celles-ci seront diffusées sur YouTube.

Joyeux Noël à tous!